I didn't sleep last year

L'histoire d'un anthropologue qui voulait faire du game design.

lundi 13 novembre 2006

Savoir se plaindre...

OROZCOLes salutations matinales en maison de retraite rendent compte du statut particulier accordé à la plainte par certains résidents de Laprade. Lorsqu’on leur demande comment ils vont, ils répondent : « On fait aller » ou « Il faut faire aller, il faut bien ». Ces formules expriment sur un mode volontariste - voir injonctif (« il faut ») - une nécessité d’« aller bien » présentée comme une nécessité de pure forme. Ces façons de se saluer semblent comporter une mise en cause de la plainte et de son auteur. Dans ce « il faut faire aller » on peut entendre une volonté de ne pas être celui qui se plaint. Cette façon de parler est peut-être attachée à des parler locaux, comme elle peut-être attachée aux professions agricoles et à leur conception de la plainte liée au travail. De notre point de vue, cette façon de se situer par rapport à la plainte questionne les besoins exprimés (ou non) par les résidents de l’hôpital local de Laprade. La réponse de Mme Louisette à mes questions sur la qualité de son séjour me semble à ce titre caractéristique :

[…]
Mme Louisette : Je ne m’ennuie pas trop, et je peux pas dire que…bon il me manque la famille mais je suis bien, je suis bien, voilà tout ce que je veux dire, qu’on est bien nourri, qu’on est bien chauffé, qu’on est bien, voilà tout ce que j’ai à dire…
[…]

La présence de l’enregistreur et ma proximité avec le personnel déterminent quelque peu la forme de cette réponse, notamment la répétition du segment « voilà tout ce que j’ai à dire ». Mme Louisette tient à témoigner de son contentement. Nous av
ons déjà eu le même échange mais sans enregistreur. Ses propos présentaient une forme similaire. Les avis donnés (« qu’on est bien nourri, qu’on est bien chauffé ») étaient complétés par d’autres remarques : notamment sur la gentillesse du personnel et la propreté des lieux. Lors de mes discussions avec les résidents de Laprade, j’ai relevé d’autres critères d’évaluation des services proposés par l’hôpital local, chaque motif de satisfaction se révélant être un possible objet de plainte. Mme Françoise, nouvellement arrivée dans l’institution, insista par exemple sur le fait que les chambres étaient insonorisées et qu’elle n’entendait pas la télévision du voisin lorsqu’elle ferme sa porte : une façon indirecte de noter la proximité des autres résidents et la nécessité de s’isoler. De ce point de vue, le début de la réponse de Mme Louisette met également au jour deux sujets dont la formulation en tant que plainte est problématique : « Je ne m’ennuie pas trop, et je peux pas dire que…bon il me manque la famille mais je suis bien ». Ces deux thèmes, l’ennui et l’absence des familles, conduit à s’interroger sur le rapport entre la situation des résidents et l’énonciation de leurs requêtes : de quoi peut-on se plaindre légitimement quand on est dans une maison de retraite ? Une plainte peut évidemment se retourner contre son énonciateur : l’ennui met en cause l’aptitude de la personne âgée à s’animer, la fréquence des visites de sa famille traduit la force des liens familiaux et sociaux qu’elle a tissés. Ces sujets de plaintes que l’on n’entend pas ou très peu à Laprade témoignent par leur absence de la part de responsabilité et/ou de culpabilité que s’attribuent les résidents quant à leur situation. Il est nécessaire de leur donner voix pour agir sur la vie quotidienne de ces institutions gériatriques.

A Laprade, les plaintes les plus fréquentes concernent le linge, la nourriture et l’état de santé. Le linge est sous-traité depuis quelques années par une blanchisserie inter-hospitalière et les problèmes sont fréquents (perte de linge ou délais de retour trop long). Les plaintes concernant le linge sont considérées comme légitimes bien que les personnels et la « référente linge » soient également victimes de ce service encore perfectible. Les plaintes concernant les repas sont une expression du fonctionnement normal de la communication d’une collectivité. La cuisine est un service pouvant se discuter, se commenter, s’évaluer, se comparer et, à ce titre, est un sujet de plainte tout à fait approprié. Critiquer la cuisine est également une façon de valoriser ses propres compétences : son goût et ses connaissances culinaires (sur le mode « moi j’aurais préparé ça comme ça »). Singulièrement, j’ai noté et enregistré lors de mes entretiens avec les résidents de Laprade plus de mises en cause de « ces gens qui se plaignent de la nourriture » que de mises en cause des repas proposés. Nous l’avons évoqué, la plainte peut se retourner contre le plaignant : certaines plaintes contre la cuisine sont ainsi comprises comme l’expression d’une inaptitude à accepter sa situation, en l’occurrence une incapacité à vivre en collectivité. La présence de la diététicienne dans les services et l’organisation régulière de consultations entre les résidents et le chef cuisinier permettent de conférer aux remarques relatives à la nourriture une légitimité certaine. Ce dispositif de réception et de réponse de la plainte donne corps à une relation de service. Ces plaintes sur le linge et sur la cuisine peuvent obtenir une réponse, mais qu’en est-il des plaintes des résidents concernant leur état de santé ? Une partie de celles formulées par les résidents peuvent être traitées avec des médicaments. Ainsi, les plaintes concernant la constipation, les maux de têtes ou la douleur peuvent obtenir une réponse, du moins quand les médecins sont présents. La plupart des plaintes relatives aux corps ne peuvent toutefois être résolues aussi simplement et elles occupent alors les conversations faute de pouvoir être soulagées. Si la légitimité de ces plaintes et le statut de leur auteur sont régulièrement mis en cause (« Il faut faire aller »), leur aspect relatif (d’autres vont plus mal) est constamment mis en avant.

Au regard de ces considérations sur la plainte, le début de mon entretien avec M. Raymond apparaîtra quelque peu surprenant :

[…]

Moi : Vous vous plaisez ici ? (plus fort) Vous vous plaisez ici ?
M. Raymond : Non, y a que des morts à table. Y’a personne qui parle, pas une blague, pas un sourire, rien (il fait mine de serrer les dents en grognant) Grrrr. Y’a même des filles quand elles viennent dans la chambr à peine elles disent bonjour (même mimique) Grrrr alors vous voyez un peu l’ambiance qu’y a !! Vous avez pas fini de manger que « Ben déshabillez-vous on vous met au lit ». Ben ici on est pas bien, non ! Ah ça je suis pas content !

Moi : Ah oui ?
M. Raymond : Mme Odette qui est contre la fenêtre là-bas / (devant mon absence de réaction) elle s’appelle Odette ? Mme Odette. Eh ben elle dit pareil, qu’elle est pas contente !
Moi : Pourquoi ?
M. Raymond : parce qu’il y a pas d’animation, il y a pas d’ambiance : aller à la salle ? (à l’animation) non c’est pas pareil. On est cinq malheureux hommes et il y a vingt pucelles. Alors vous voyez un peu l’ambiance ! Tout le monde est là (il bouge les yeux) à se regarder. Les gens comme Dominique, Marielle (des agents de service d’expérience), elles, elles blaguent ! Elles racontent une blague quoi ! Un sourire, mais les autres ils veulent partir Grrr, les jeunes là….
Moi : Ah ouais elles sont pas gentilles ?
M. Raymond : Ah elles sont pas gentilles, non ! Et si on leur fait une remontrance elles vous disent « Je suis pas votre bonne ! ». Elles sont là pour travailler non ? Alors nous qu’on est handicapé, on a besoin de quelque chose Grrr « On est pas votre bonne », voilà c’qu’elles nous répondent, […]

 La plainte de M. Raymond met en cause la substance même de la vie quotidienne en maison de retraite et non des détails des services proposés. Il relève l’absence d’ambiance à table, l’importance de la population féminine, l’humeur versatile du personnel, son manque de serviabilité et l’organisation du travail qui l’oblige lui, à se coucher après le repas. Nous noterons combien il apparaît difficile de répondre aux plaintes de M. Raymond sans remettre en cause de façon fondamentale la raison d’être de ces institutions pour personnes âgées. Ainsi, il est tout aussi difficile d’agir sur le moral et l’humeur des résidents pendant les repas que de rendre les personnels cordiaux quand ils se font critiquer, tout comme il semble problématique de renverser le rapport entre la population masculine et la population féminine . Cette plainte donne à entendre ce sur quoi les résidents semblent ne pouvoir agir : l’« ambiance » pour reprendre le terme employé par M. Raymond. En distinguant l’effet salvateur de certains agents, (« Les gens comme Dominique et Marielle, elles, elles blaguent ! Elles racontent une blague quoi ! un sourire »), il témoigne d’un fait notable dont on ne peut se plaindre : la vie quotidienne en maison de retraite est tributaire de l’engagement et de la personnalité de ses personnels.

Posté par Jaujou à 20:15 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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