vendredi 2 mars 2007
Réunir un collectif (suite)
Cette
proposition est un exemple pour le moins banal du travail réalisé par les
directeurs de thèse. Il ne sont pas simplement des pourvoyeurs de sujets ou des
maîtres d'oeuvre. Ils élaborent et coordonnent des biographies de chercheurs en
les combinant à la production de projets de recherche. Notre étudiant ne s’y trompe
pas, étudier
les développements thématiques et méthodologiques d’une discipline comme
l’anthropologie, c’est également étudier les configurations discursives de
matériaux biographiques ou, en d’autres termes, faire une pragmatique des
récits de carrière. Notre étudiant va suivre le raisonnement sommaire de
son professeur. Il doit faire correspondre les termes de son curriculum vitae à ceux de son sujet de
recherche. Il doit s’ajuster. « Je peux faire une thèse sur
l’anthropologie portugaise parce que je parle portugais et parce que je sais
enquêter ». La réalisation de dossiers de bourses pour la Villa Pessoa
et le
ministère des affaires étrangères participe de l’apprentissage de ces cadrages
biographiques. Les critères explicités et les écrits demandés servent de mode
d’emploi. En plus des formulaires à remplir, des certificats à faire faire et
des photocopies à certifier, notre étudiant doit écrire un programme de
recherche, recueillir au moins deux lettres de recommandation et une lettre
d’invitation d’un professeur portugais. L’étudiant, son curriculum vitae
et son projet de thèse se constituent en collectif.
En s’appuyant sur le programme de recherche
rédigé à la hâte par son futur doctorant, le professeur écrit une lettre
intitulée très explicitement « Sur
le programme de recherche de mon doctorant ». Outre une présentation
élogieuse et inédite de ses compétences (première sortie de notre doctorant de
la masse estudiantine), le directeur y ordonne les différents cadres assurant
une visibilité et une pertinence au projet de thèse présenté : sa
dimension « bilatérale » et européenne, son caractère
pluridisciplinaire (anthropologie et histoire) et son inscription dans un
programme de recherche (la thèse de Joachim faisant office de précédent). Sur
les conseils de son directeur, l’étudiant sollicite l’aide d’un autre
professeur de son département pour étoffer son dossier. Le professeur Joseph
est spécialiste du Cap-Vert et dispose de nombreux contacts parmi les
anthropologues portugais. Au fait de
l’importance des alliances consacrées par ce projet de recherche, il en assure
la promotion en écrivant une lettre de soutien et en activant ses connaissances
dans la diplomatie française. Le troisième scripteur engagé dans l’élaboration
de ce projet de recherche est un autochtone : le professeur Jorge.
Sollicité par le professeur français, il accepte de devenir le codirecteur de
cette thèse et d’inviter au Portugal notre doctorant. Sa lettre consacre la
« bilatéralisation » du collectif élaboré. Avec l’appui de ces trois
autorités, notre étudiant obtint une bourse renouvelable du ministère des
Affaires étrangères - une bourse renouvelable qui ne fut hélas pas renouvelée.
Un
professeur propose à l’un de ses étudiants de mener une thèse sur
l’anthropologie portugaise. Plusieurs professeurs soutiennent ce même projet de
thèse pour que le ministère des Affaires étrangères finance le terrain qu’il
nécessite. Un doctorant reçoit pendant un an des bourses du ministère des
Affaires étrangères pour faire une thèse d’anthropologie sur l’anthropologie
portugaise sous la direction de deux professeurs d’anthropologie. Les relations
syntaxiques mises en place dans ces énoncés caractérisent la position occupée
par notre doctorant dans ce collectif d’actants. Notre étudiant qualifie son
projet de thèse sans pour autant en être le représentant ou l’auteur. Il en est
l’instrument. Les directeurs dirigent cette thèse qu’ils substituent ou
confondent avec leur doctorant et son projet professionnel. Notre étudiant
retrouvera ses prérogatives sur son curriculum vitae après sa
soutenance, lorsque le collectif réunit autour de sa thèse lui reconnaîtra un
statut d’auteur et, par la même, une prévalence. La réussite du dossier de
bourses présenté par le doctorant transforme la proposition du professeur en
« commande ». Cette reconnaissance institutionnelle autorise une
formalisation des relations. Pendant un an, le projet de thèse de notre
étudiant dispose d’un bailleur de fond (le ministère des affaires étrangères)
et de deux maîtres d’oeuvre (un directeur de recherche français et un directeur
portugais). Il concerne une population (les anthropologues portugais) et est
exécuté par un subalterne (un étudiant français en anthropologie). L’année
suivante ce collectif se désolidarise. Le bailleur de fond se désiste, les
maîtres d'oeuvre suivent des directions différentes (apparemment sans s’en
rendre compte), et la population étudiée fait dans l’ingérence. Notre
subalterne, quant à lui, continue de payer son inscription universitaire pour
répondre à cette « commande » - un témoignage parmi d’autres de la
formidable abnégation de nos doctorants. Si ce collectif perd de vue ses
intérêts communs, il n’en demeure pas moins lié. En l’occurrence, l’émergence
d’intérêts conflictuels et de points de vue divergeants confère une matérialité
plus importante aux médiations assurant l’existence même de ce collectif. C’est
ainsi que les premières moutures de la thèse de notre étudiant ont servi de
terrain et d’outil de négociation à nos protagonistes.
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