mardi 3 avril 2007
Les petits moments de Maud (part1)
Concevons des expériences. Ces
expériences concerneraient les savoirs que nous composons sur nos façons de vivre la musique. Elles nous permettraient de
considérer leur expression, leur possible partage et la réflexivité qui leur est propre. Notre usage du terme
« expérience » se jouerait dès lors des différentes significations
qu’il peut prendre. Il court-circuiterai à dessein les distinctions qui lui
sont nécessaires : expérience comme ce que nous acquerrons par la
pratique, expérience quand nous provoquons notre monde pour l’étudier,
expérience parce que nous éprouvons sa réalité en notre for intérieur.
Maud est une de mes amies et j’aime
sa façon d’aimer la musique. Sa pratique m’exaspère.
Qu’elle soit seule ou non, Maud est capable d’écouter en boucle un morceau de
musique qu’elle découvre et apprécie. Ce goût pour la répétition a quelque
chose de radiophonique. Il épuise. Cette tendance monomaniaque trouve une
expression certaine dans son amour pour les Beatles et sa passion sans borne pour
son ex-membre : Paul Mc Cartney. De fait, il n’est pas possible de traiter des « goûts musicaux » de Maud sans parler du chanteur anglais. Cette particularité –
mon amie est une fan des Beatles et de
Paul Mc Cartney - ne simplifie pas la compréhension de sa pratique musicale. Je
ne peux me résoudre à qualifier ainsi sa façon d’aimer la musique et par la
même l’attention que je lui porte. J’accuse un
égocentrisme ethnographique, une expression personnelle du scepticisme généré par ma lecture de
l’ouvrage de Christian Le Bart : Les fans des Beatles.
Sociologie d’une passion (Le Bart 2000).
Je n’étudierai pas la
pratique musicale de Maud comme une passion pour les Beatles. L’expérience proposée ne touche pas à ce qu’elle aime écouter mais à
ce qu’elle aime vivre en écoutant. Ainsi, je vous intéresserai à sa recherche de « petits moments », une recherche
que nous essayerons de partager. Mon
amitié pour Maud ne m’explique pas mon penchant pour sa pratique musicale.
Pourtant, cette attention pour sa façon d’aimer la musique me renseigne sur notre relation. Ce principe
de liaison anime nos parcours
d’amateurs. Nous vivons la musique en mobilisant nos relations et en nous
nourrissant des sentiments et des souvenirs parfois contradictoires qu’ils nous
inspirent. Partager les « petits
moments » de Maud : de mon ordinaire, je vous invite à suivre ce projet intimiste en questionnant de façon
réflexive son mouvement et son ethnographie.
J’ai commencé une licence en anthropologie en octobre 1998, en octobre 2001 j’engageais ma première année de thèse. J’ai connu Maud en septembre 1998. Elle est entrée dans ma vie en sortant avec un de mes amis proches. Leur fille, Emma, est née en juillet 1999. L’entretien que je produirai a été enregistré un mercredi après-midi d’octobre 2001, le 3 octobre, près d’un an après avoir réalisé mes entretiens avec Stéphane, Thomas et leur famille. Produit d’un DEA consacré à des analyses conversationnelles, mon économie ethnographique semblait réglée : j’anticipais ce que j’allais trouver dans mes entretiens et ce que j’allais pouvoir en faire. Je pensais maîtriser l’indétermination nécessaire à une recherche universitaire. Cette paisible période d’enquête augurait semble-t-il les crises à venir, tant dans mon travail d’écriture que dans mes relations amicales. J’aimerais que nous gardions quelque chose de cette quiétude perdue.
Naturellement, j’ai proposé à Maud d’enregistrer un entretien.
Avant d’être programmé et effectivement réalisé, ce projet a fait l’objet
pendant plusieurs semaines d’un travail conversationnel préparatoire. D’abord
référé aux enregistrements réalisés avec Stéphane et Thomas et au mémoire de DEA en
résultant, « notre » entretien a progressivement acquis une existence
discursive propre. Ce processus a mis à contribution notre réseau amical. Maud
a discuté cet entretien avec Stéphane et Cyril. Ces conversations n’ont pas servi la banalisation
de ma pratique. Mes façons de faire ne sont pas normalisées par mon cercle
amical. Mes libertés méthodologiques (mon « laisser-aller »)
contestent la légitimité scolaire de ma pratique anthropologique. L’attention
déplacée que je manifeste pour notre ordinaire met en cause ma santé mentale.
L’humour et l’auto-dérision nous ont permis de rendre acceptable la bizarrerie
de mon enquête. Ainsi, ce projet d’entretien nous a servi de sujet de
plaisanterie et de raillerie. Mes relances et ses relances ont rythmé
l’histoire de sa réalisation. Me posant comme demandeur, Maud se trouvait en
droit de me refuser capricieusement cette interview. En feignant de n’accorder
aucune importance à son refus, je pouvais dévaluer dédaigneusement sa pratique
musicale. Ces jeux assuraient la réalisation de cette interview en identifiant
sur un mode humoristique ses enjeux.
Maud et moi avons enregistré cet
entretien le mercredi 3 octobre 2001. Nous sommes chez elle, il doit être 14h,
nous prenons un café. Je me penche
sur la table basse pour lancer mon enregistreur minidisc.
[début de l’enregistrement]
Maud : [désignant l’enregistreur]
t’es obligé de voir ?
Moi : hein ! ?
[…]
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