samedi 7 avril 2007
Les petits moments de Maud (part2)
- « t’es
obligé de le regarder ? »
L’activation de mon
enregistreur engendre une crise. Sa présence physique que mes attentions et mes
regards rendent tangible empêche mon amie de parler. L’introduction de ce tiers
dans notre relation suffit à remettre en cause notre contrat tacite. Je doute
un instant, mais laisse l’enregistreur en marche. Il n’est pas question
d’ajourner cet entretien, pas pour si peu. L’enregistreur tourne, laissons le
tourner. Pour endiguer ce que je crois être une résurgence de problèmes
scolaires (comment répondre correctement aux questions posées ?), je
mobilise mon argumentation déjà éprouvée : je ne teste pas une
connaissance musicale ou même - de façon biaisée - une compétence linguistique,
j’essaye d’obtenir des informations sur un parcours biographique et une
pratique. Maud sait tout cela. Elle ne me laisse pas
commencer mes explications. Elle ne peut
pas. Sa nervosité et sa gêne ne sont pas uniquement référés au
déclenchement de l’enregistreur et à l’activité ainsi déclarée :
- « c’est
toi qui m’intimide »
La gêne provoquée par mon action sur l’enregistreur
se déplace vers ma personne. Les nouvelles positions que cette situation distribue mettent à mal notre
conversation. Mon attention est incommodante. Comment peut-elle me parler
maintenant ? En m’attachant de cette façon à notre relation je libère un espace de possibles troublant.
J’active un commerce biographique alors inédit, d’où la singulière
proposition de Maud, solution potentielle pour
contrer cet accès de gêne et retrouver les voies de la conversation :
- « on
pourrait faire comme si on se connaissait pas… »
Il n’y a aucun jeu de séduction dans notre échange.
Notre relation m’apparaît au contraire entretenir une certaine distance :
elle se fait cordiale. Une ambiguïté dans nos rapports aurait permis à Maud de jouer sur le caractère
extraordinaire et subversif de la situation. A contrario, la solution
qu’elle préconise souligne l’étrangeté ineffable de ma démarche. Mon
volontarisme amical est incongrue. Il nous est gênant de reconnaître qu’on ne se connaît
pas, et tout aussi gênant de montrer qu’on désire se connaître. Maud préfère
suspendre la relation que mon enquête ethnographique cherche à investir. La
solution est drastique : désavouer l’existence de notre amitié.
- « non non, justement le but/ le problème c’est
qu’on se connaît…et c’est l’intérêt aussi. »
Je n’ai pas accepté cette proposition. Mon
ethnographie repose sur la reconnaissance d’une relation. Cet investissement ne
sert par l’affirmation d’une autorité interprétative mais nous permet de questionner la diversité des
ressources mobilisées pour partager nos façons de vivre la musique. Je connais dans ses
grandes lignes le parcours musical de mon amie et j’entends me servir de ces
connaissances pour discuter avec elle de ce qu’elle écoutait et écoute comme
musique. Mon statut d’anthropologue indigène se revendique dans ces moments
d’indétermination : je suis un chercheur qui travaille dans le
familier. La réaffirmation de notre relation est consacrée par ma référence à
ce qu’elle écoute. Notre retour sur ce terrain commun (parler des Beatles et de XTC) est aussi une reconnaissance du chemin qu’il nous reste à faire pour
nous connaître. Ma détermination engage sa prise de parole et notre
conversation.
En lui proposant de faire un
entretien quelques semaines auparavant j’ai signifié à mon amie le désir de
l’entendre parler de ce qu’elle écoutait et écoute comme musique. Son adolescence par
exemple : comment est-elle venue à la musique ? Comment a-t-elle
découvert les Beatles et Paul Mc Cartney ? etc. D’un point de vue méthodologique et thématique rien ne
devait distinguer cet entretien de ceux réalisés avec Stéphane et Thomas. Pourtant son existence et sa réalisation sont en partie liées à la
singularisation progressive de son objet. Ainsi, mon attention pour Maud ne concerne pas simplement sa
biographie mais un aspect singulier de son dispositif
d’écoute. En effet, mon absence d’intérêt pour la musique de Paul Mc Cartney,
liée il est vrai à de nombreux préjugés, m’a conduit spontanément à élaborer
d’autres voies pour accepter et comprendre l’écoute de Maud, notamment sa
propension à répéter un même morceau plus que de raison. Ainsi nos
conversations autour de sa pratique se sont organisées au
fil de notre relation autour de ce qu’elle appelle - et ce que nous appelons désormais ensemble - ses
« petits moments ». Cette expression suffit à activer notre relation.
Elle me sert d’entrée dans sa façon d’aimer la musique. Nous essayerons de
l’emprunter ensemble.
Maud s’attendait à ce que je la questionne sur ses « petits moments ». Ils sont l’objet même de notre entretien et en assurent la légitimité. Cette activité – parler des petits moments – nous est familière. Toutefois son enregistrement et sa conservation constituent une première qu’il était nécessaire de reconnaître :
[…]
Moi : alors, explique-moi ta théorie des moments ?
[…]
- « alors,
explique-moi ta théorie des moments ? »
Ma question mobilise un ensemble d’expériences
partagées. Maud m’a familiarisé avec ses « petits
moments ». S’il nous semble à tous deux difficile de
les définir, il est possible d’en produire de nombreux exemples. Ainsi, mon
amie m’a montré à différentes
reprises ses « petits moments ». Ses commentaires sont ponctuels et
se font le plus souvent sur un mode déictique. De la musique passe, Maud m’indique s’il va y avoir un
« petit moment » - elle éveille
mon attention - ou l’instant précis où va se produire ce « petit
moment » - je dois attendre qu’il arrive en
prêtant attention à mon écoute - ou si ce « petit moment » vient de se
produire - elle m’engage à revenir sur
mon écoute. Ces jeux de langage m’ont permis d’expérimenter le savoir de mon
amie. Singulièrement ces exercices servent d’apprentissage à l’emploi même de
cette expression en mettant à l’épreuve sa grammaire : ses implications et son inscription. Avec une félicité peu concluante nous avons répété certains de ces
jeux de langage durant notre entretien. Maud m’a fait écouter plusieurs
morceaux de musique dans lesquelles elle identifiait à la seconde près ses
« petits moments ».
L’étude des savoirs
nécessaires à la reconnaissance de ces « petits moments » engage une
anthropologie performative : un travail sur la matière même de notre
« vivre ensemble ». Suis-je capable de reconnaître les
« petits moment » de Maud et de les partager avec
elle ? Est-ce que je peux en reconnaître dans ma propre pratique et vous les faire partager ? Est-ce que je peux
vous faire reconnaître vos « petits moments » ? Ne pouvant
pratiquer avec vous les jeux de langage que nous réalisons avec Maud je nous intéresserai au
travail d’explicitation ouvrant notre échange sur les « petits
moments ». La performance mérite d’être appréciée : comment chercher
et partager ces « petits moments » sans en produire un seul
exemple ?
Maud : […] ben je sais pas c’est un… c’est une
seconde dans un morceau qui va me … ben j’ai l’impression que c’est le …. c’est
le/ on peut pas mieux ! On peux pas composer quelque chose de mieux quoi.
C’est vraiment le summum. C’est ce qu’il y a de mieux et moi ça me prend [elle met ses mains sur sa poitrine] […]
Il ne peut y avoir meilleure entrée pour notre
recherche que celle choisie par mon amie –
toute autosatisfaction mise à part. Pour reconnaître ces « petits
moments » il nous faut estimer leur valeur et, à
cette fin, accorder notre sens du remarquable (Cavell 1996 : 317). Ces
« petits moments » constituent pour Maud un « summum », un « summum »
dans la composition d’un morceau et un « summum » dans son vécu. Cette façon de distinguer ses
« petits moments » engage une distinction dans le panel d’émotions et
de dispositions que nous recherchons et attendons en nous liant à la musique. La compréhension de cette
notion va de paire avec leur comparaison et leur évaluation. Qu’est ce que nous
entendons par aimer la musique ?
Aimez-vous avoir peur, être stressé, être
triste ? Les catégories cinématographiques et les attentes qui leur sont
associées (film d’horreur ou d’épouvante, drame, comédie, thriller, etc.)
suggèrent ce que peut nous offrir la musique et ce que nous pouvons lui
demander. Que recherchons-nous en écoutant de la musique ?
Qu’attendons-nous quand nous écoutons de la musique ? Quels états, sentiments, impressions, attitudes, énergies, etc. aimerions-nous expérimenter ? Comment la
grammaire de ces « objets »
singuliers nous engage-t-elle dans une pratique musicale ?
Maud cherche des « petits moments ». Quand est-il pour vous ? Cherchez-vous ce genre de « summum » ? Votre possible absence d’intérêt pour ces sensations fugitives et violentes recherchées par mon amie ne conteste pas leur existence. C’est ce qu’elle m’indique explicitement. Ses « petits moments » sont notables avant d’être remarquables. Ses « petits moments », ou plutôt ces « petits moments » clament leur réalité. De fait nous pouvons et nous devrions les trouver. Comment positionner nos écoutes pour reconnaître nos « petits moments »? Mon amie se sert du chant pour se remémorer leur position. De même, dans sa pratique quotidienne, lorsque Maud répète l’écoute d’un morceau, il est rare qu’elle n’y joigne pas sa voix. Elle chante très bien (avec un certain humour) et éprouve un réel plaisir à le faire. Ce rapport à l’écoute qu’elle expérimente par le chant densifie sans troubler notre projet de partager ses « petits moments ». Il nous faut le remarquer, nous pouvons avoir des « écoutes chantées » ou des « écoutes dansées »[1] et vivre de façon réflexive nos « petits moments ».
[1]Le chant et la danse se constituant à la fois comme des commentaires sur nos écoutes et des façons de s’ajuster au plus près de la musique.
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