jeudi 12 avril 2007
Les petits moments de Maud (part3)
La suite de notre échange
nous offre un complément d’informations :
Moi : y a que quelques, y a pas, tout les morceaux n’ont pas des
moments déjà
Maud : ah non… ah non non…
Moi : …y en a que quelques uns…
Maud : …Paul Mc Cartney en a vachement.
Moi : C’est un, c’est un petit passage dans la chanson ?
Maud : ouais même un passage c’est beaucoup trop, c’est enfin une
seconde [Moi : ouais] c’est une
note enfin je sais pas […]
Maud : je sais que je suis dans l’excès
quand même, je peux l’écouter jusqu’à 10 fois de suite. Pourquoi ben parce que
je la trouve hyper bien et voilà…je sais pas pourquoi, mais c’est vrai qu’après
je m’en lasse par contre…
Moi : …c’est vrai ? tu t’en lasses plus vite…
Maud : …à chaque fois c’est pareil ouais, à chaque fois au bout d’un
moment je retrouve plus, d’ailleurs je
crois que le petit moment s’éteint à force [Moi : ah oui] je crois ouais, certains morceaux que j’ai trop écouté
et du coup ben…ouais je m’en lasse …voilà quoi…
Moi : quand tu y reviens un peu plus tard ça te re...
Maud : oui, si/ ça revient si tu laisses…
Moi : …un petit temps…
Maud : …ouais carrément.
Moi : Et les Beatles ils ont toujours gardé
ce…..bonne durée de vie, quoi enfin…
Maud : ouais c’est clair, y’a tellement de morceaux aussi que j’aime,
y a tellement de trucs, voilà eux ils ont vachement d’album et………ouais, les
Beatles, toujours, toujours et à vie, j’arrêterai jamais.
Moi : forever
[…]
Les informations échangées dans ces deux séquences peuvent nous permettre de compléter notre grammaire. Ces « petits moments » peuvent être localisés précisément : ce sont des événements reconnaissables, d’une durée très brève. La manifestation de ces « petits moments » a quelque chose d’un peu brutal. Il s’agit d’un effet : un effet physique indissociable d’un effet musical. Tous nos morceaux de musique ne disposent pas de « petits moments ». Toutefois, on peut en trouver dans plusieurs morceaux d’un même compositeur. Leur reconnaissance et leur désignation comme telle sont indissociables d’une écoute. Ces « petits moments » font « une différence », une « différence » dans un morceau comme une « différence » dans son vécu. Leur existence se comprend dans cette matière sensible. Leur « durée de vie » est naturellement limitée : une écoute répétitive contribue à les épuiser.
- « je crois que le petit moment
s’éteint à force »
Nous pourrions espérer atteindre un terrain sur lequel notre analyse pourrait s’ancrer définitivement. Une façon d’assurer à cette investigation grammaticale une accroche au monde. Ainsi, nous pourrions répertorier les procédés musicaux associés à ces « petits moments ». A titre d’exemple : une entrée de voix, une entrée d’instrument, un pont, un break, une seconde voix en tierce ou en quinte, une reprise du thème avec un changement de ton (d’un ton ou d’un demi-ton), une prononciation ou une inflexion particulière des paroles, un aspect répétitif de la mélodie ou de l’accompagnement (basse par exemple) qui est soudain isolé et cætera. De façon symétrique, nous pourrions répertorier les effets physiques associés à ces « petits moments » : chaire de poule sur tout le corps (notamment les avant-bras et les cuisses), vagues de frissons sur l’échine, picotement au niveau de la nuque, effet d’hyperventilation, respiration haletante ou soudainement profonde, soudaine montée de larmes, contraction des zygomatiques et cætera. Ces deux listes réalisent par l’absurde ce que nous manquons en renonçant à prendre au sérieux cette notion de « petits moments » notamment en cherchant un degré d’analyse nous permettant de toucher ce qui est désigné par cette catégorie. L’activation d’un jeu de langage en termes de causes et d’effets court-circuite ce que réalise dans un seul et même élan le savoir de mon amie. Il nous faut accepter d’accorder nos points de vue sur son « summum » et nous en remettre à notre recherche, à son mouvement et aux critères qu’elle nous a permis de générer sans quoi nous ne parviendrons pas à partager ses « petits moments » :
« Si décidément, en faisant usage de critères, nous ne mettons pas en relation un comportement et quelque chose d’autre (mais considérons en quelque sorte ce « quelque chose d’autre » comme inhérent à ce que nous appelons le comportement), qu’est-ce donc que nous mettons en relation par le moyen de critères, quel est le quelque chose d’autre, et quel moyen avons-nous de « le prendre » ? Voici ce que je répondrais : les critères rendent comptent compte simultanément de ce que fait quelqu’un et de ce qui se passe en lui. Ou, mieux : ils rendent compte de ma propre relation à ce qui se passe en lui. – Il faut préciser encore : les critères sont les termes dans lesquels je relate ce qui se passe, donc y donne sens, en produisant l’histoire, en disant « ce qui vient avant et après ». Ce que je nomme quelque chose, ce que je compte comme quelque chose, est fonction de comment je le ra-compte (le raconte). Et raconter, c’est compter. Il est peut-être difficile de montrer que le langage se tisse ici d’un peu plus que du va-et-vient du hasard. » (Cavell 1996 : 154)
La grammaire de ces « petits
moments » et les critères nécessaires à leur reconnaissance engagent un
ensemble d’accord dans des façons de vivre la
musique, des façon de chercher des « summum » pour reprendre
l’expression de mon amie. La condition de cette grammaire est humaine, elle est
intime et ouverte au scepticisme. Le projet que j’ai fait nôtre rend compte de ce que nous investissons de « nous-même » dans
la recherche de l’autre :
« Comme dans le cas de
l’accord politique, je suis ramené à moi-même, à la recherche de ma position et de ma voix.
C’est cette quête – ou sa difficulté – qui constitue simultanément la
rationalité et la communauté. »
(Laugier 1999a : 204)
C’est dans cette
recherche de l’autre, cette envie et ce désir de
connaître que s’élaborent nos communautés de vie. La relation se fait tension,
le mouvement de la recherche ne peut se suspendre : les conventions qui
nous lient nous engage à nous mettre et à nous
remettre en convention. J’ai cherché à partager les « petits
moments » de Maud et je cherche
toujours à les partager. J’espère vous avoir impliqué dans cette recherche en cours
et vous avoir prêté l’amour nécessaire.
[1] Je n’ai pas eu l’occasion
de réaliser une enquête poussée sur les usages des logiciels de recherche de musique sur Internet, sur leurs catégories, sur les
usages de logiciels de lecture de mp3 comme Winamp ou Musicmatch et leur
système de playlist ou de library. Ce manque est un des plus
important de cette recherche qui revendique pourtant une absence totale de
prétention à la complétude. Il me faut pourtant noter qu’une des applications
possible de cette recherche porte précisément sur les perspectives offertes par
ces pratiques multimédias.
[2]
Format de compression
utilisé conventionnellement pour échanger des fichiers sons.
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