lundi 31 mars 2008
Ecrire sur les non-humains
Bonjour C., je me permets de te donner mon avis sur ton texte, comme ça, j'étais curieux de voir où tu en étais et content de lire ce que j'ai lu. T'engageant malgré toi, je ne citerai pas ton nom ni directement ton texte. Je resterai vague sur le détail de ton sujet. Je fais dans la précaution, la démarche pourrait être mal comprise et tout coté prétentieux de ma part serait un effet de bord :-).
Je viens de prendre connaissance du plan de ta thèse. Je trouve le mode de présentation approprié. Tu n'entres pas dans le jeu des tiroirs à remplir. Tu présentes un fil, après avoir évoqué un motif. L'itinéraire suggéré se nourrirait d'une série de discours collectés, puis de descriptions d'interactions humains-non-humains. Ce faisant tu présentes une série de translations et de jeux d'échelle autour des modalités d'interactions entre humains et non-humains.
Dans ce que je lis, et parce que je n'ai pas eu l'occasion de t'écouter, je trouve les élans du projet de Bruno Latour que j'appréhende comme une volonté de (re)fonder une ontologie en conférant une "place" ou plutôt une "condition" à l'ensemble des médiations (je n'aime pas ce mot, mais il désigne une relation avant de désigner ses membres) qui nous permettent d'être au monde (pas clair, j'ai pas trouvé une expression convenable). Cette généalogie est stimulante, mais pas forcément facile à remettre en perspective de façon critique. Je me permets de te faire part de mon point de vue sur ce point...
Je pense qu'il reste à faire une critique littéraire de Bruno Latour. Il ne s'agit pas d'éviter le fond de son propos, mais de reprendre une désormais vieille méthode de déconstruction du discours anthropologique en nous intéressant aux procédés d'autorité au cœur des ouvrages de B.L. notamment, dans sa façon de décrire des dispositifs Humains-Non-humains et d'attribuer une capacité d'agir et de faire agir aux Non-humains.
Les critiques anthropologiques que l'on peut trouver sur Bruno Latour sont décevantes. La meilleure entame de critique (à ma connaissance j'entends bien) se trouve dans un article de Louis Quéré, "La situation toujours négligée"². Le propos ne te concerne pas vraiment mais tu pourrais y trouver des choses notamment des pistes de lectures vers tout ce qui est étude du travail collaboratif... Louis Quéré adresse un ensemble de critiques à un champs de recherche auquel il associe Bruno Latour, mais on y trouve également des stars comme Hutchins...c'est dans cette critique que je pêche quelques arguments sympas.
- Le premier argument concerne l'amalgame que peut créer l'attribution à des non-humains de prédicat qui sont propres à la description de l'activité humaine. Tu trouveras cet argument sous le titre "Le sophisme de l'homoncule". Cette critique concernait à l'origine la philosophie mentale. On trouve beaucoup d'arguments de cette critique chez Wittgenstein. Elle dénonce un effet discursif qui consiste à attribuer à des parties de l'être humains des prédicats s'appliquant à l'être humain comme unité. Par exemple dire qu'un cerveau pense ou prend une décision.
Le second argument qui est lié au premier questionne "l'agentivité" conféré aux non humains: leur capacité d'agir et de faire agir. En l'occurrence, on pourrait reprocher à B.L. d'utiliser de façon métaphorique le langage pour analyser la façon dont les non-humains agissent sur et dans un "dispositif", sans pour autant parvenir à identifier ce qui fait précisément la capacité d'agir des non-humains et ce qui la distingue de celle des humains, si distinction il y a lieu d'être. J'ai souvenir d'un cadre théorique dans Nous n'avons jamais été moderne (ou je divague) où Latour considère les éléments fondamentaux d'une sémiotique du monde (sic): transformation, combinaison,etc. quelque chose dans le genre. J'irai vérifier à l'occasion. En tout cas, quelque chose d'assez discutable et de trop peu connecté au travail descriptif et analytique qui est parfois le sien.
Ces deux arguments permettent de se poser des questions sur le rapport entre écriture et étude des non-humains. Je me demande pourquoi Latour s'est attaché à la notion d'actant. Elle vient de la critique littéraire et de la sémiotique et contient une problématique de la narrativité. Bizarrement c'est évidement ça qui est chouette chez Latour...sa capacité à écrire comme il parle et parler comme il écrit. Avec lui les choses paraissent simples, brillantes et cocasses, mais il manque des vis, il manque des coutures, il manque une lutte avec les mots qui montrerait que ce qu'il fait venir dans le texte résiste à l'usage de la métaphore.
Je préciserai ce point à l'occasion :-)
En tout cas merci pour ton texte et bon courage pour l'écriture... il en faut!!
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²http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/85/06-quere.pdf)
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