I didn't sleep last year

Eléments d'une construction professionnelle

lundi 31 mars 2008

Ecrire sur les non-humains

riman_722723Bonjour C., je me permets de te donner mon avis sur ton texte, comme ça, j'étais curieux de voir où tu en étais et content de lire ce que j'ai lu. T'engageant malgré toi, je ne citerai pas ton nom ni directement ton texte. Je resterai vague sur le détail de ton sujet. Je fais dans la précaution, la démarche pourrait être mal comprise et tout coté prétentieux de ma part serait un effet de bord :-).

Je viens de prendre connaissance du plan de ta thèse. Je trouve le mode de présentation approprié. Tu n'entres pas dans le jeu des tiroirs à remplir. Tu présentes un fil, après avoir évoqué un motif. L'itinéraire suggéré se nourrirait d'une série de discours collectés, puis de descriptions d'interactions humains-non-humains. Ce faisant tu présentes une série de translations et de jeux d'échelle autour des modalités d'interactions entre humains et non-humains.

Dans ce que je lis, et parce que je n'ai pas eu l'occasion de t'écouter, je trouve les élans du projet de Bruno Latour que j'appréhende comme une volonté de (re)fonder une ontologie en conférant une "place" ou plutôt une "condition" à l'ensemble des médiations (je n'aime pas ce mot, mais il désigne une relation avant de désigner ses membres) qui nous permettent d'être au monde (pas clair, j'ai pas trouvé une expression convenable). Cette généalogie est stimulante, mais pas forcément facile à remettre en perspective de façon critique. Je me permets de te faire part de mon point de vue sur ce point...

Je pense qu'il reste à faire une critique littéraire de Bruno Latour. Il ne s'agit pas d'éviter le fond de son propos, mais de reprendre une désormais vieille méthode de déconstruction du discours anthropologique en nous intéressant aux procédés d'autorité au cœur des ouvrages de B.L. notamment, dans sa façon de décrire des dispositifs Humains-Non-humains et d'attribuer une capacité d'agir et de faire agir aux Non-humains.

Les critiques anthropologiques que l'on peut trouver sur Bruno Latour sont décevantes. La meilleure entame de critique (à ma connaissance j'entends bien) se trouve dans un article de Louis Quéré, "La situation toujours négligée"². Le propos ne te concerne pas vraiment mais tu pourrais y trouver des choses notamment des pistes de lectures vers tout ce qui est étude du travail collaboratif... Louis Quéré adresse un ensemble de critiques à un champs de recherche auquel il associe Bruno Latour, mais on y trouve également des stars comme Hutchins...c'est dans cette critique que je pêche quelques arguments sympas.

- Le premier argument concerne l'amalgame que peut créer l'attribution à des non-humains de prédicat qui sont propres à la description de l'activité humaine. Tu trouveras cet argument sous le titre "Le sophisme de l'homoncule". Cette critique concernait à l'origine la philosophie mentale. On trouve beaucoup d'arguments de cette critique chez Wittgenstein. Elle dénonce un effet discursif qui consiste à attribuer à des parties de l'être humains des prédicats s'appliquant à l'être humain comme unité. Par exemple dire qu'un cerveau pense ou prend une décision.

Le second argument qui est lié au premier questionne "l'agentivité" conféré aux non humains: leur capacité d'agir et de faire agir. En l'occurrence, on pourrait reprocher à B.L. d'utiliser de façon métaphorique le langage pour analyser la façon dont les non-humains agissent sur et dans un "dispositif", sans pour autant parvenir à identifier ce qui fait précisément la capacité d'agir des non-humains et ce qui la distingue de celle des humains, si distinction il y a lieu d'être. J'ai souvenir d'un cadre théorique dans Nous n'avons jamais été moderne (ou je divague) où Latour considère les éléments fondamentaux d'une sémiotique du monde (sic): transformation, combinaison,etc. quelque chose dans le genre. J'irai vérifier à l'occasion. En tout cas, quelque chose d'assez discutable et de trop peu connecté au travail descriptif et analytique qui est parfois le sien.

Ces deux arguments permettent de se poser des questions sur le rapport entre écriture et étude des non-humains. Je me demande pourquoi Latour s'est attaché à la notion d'actant. Elle vient de la critique littéraire et de la sémiotique et contient une problématique de la narrativité. Bizarrement c'est évidement ça qui est chouette chez Latour...sa capacité à écrire comme il parle et parler comme il écrit. Avec lui les choses paraissent simples, brillantes et cocasses, mais il manque des vis, il manque des coutures, il manque une lutte avec les mots qui montrerait que ce qu'il fait venir dans le texte résiste à l'usage de la métaphore.

Je préciserai ce point à l'occasion :-)

En tout cas merci pour ton texte et bon courage pour l'écriture... il en faut!!

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²http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/85/06-quere.pdf)

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mardi 25 mars 2008

L'objet fuyant de la modélisation

Reseau_de_neurone_de_KohonenJe suis actuellement en plein travail de modélisation. Je modélise un process de design et l'intervention d'ergonomes durant ce design.
J'organise une ontologie sommaire à l'aide de rectangles, de ronds et de flèches, je confère des attributs à ces formes: des couleurs, des épaisseurs, etc. pour attribuer différents états ou différentes valeurs aux éléments fondamentaux de ce modèle. Je nomme et j'étiquette puis je spatialise l'ensemble, je compose des espaces communs, je distingues des aires, etc.
Ces pratiques sont absorbantes. Je peux passer des heures à affiner ma modélisation, à tenter de la simplifier, à chercher à la rendre plus explicite, moins complexe et plus belle (les considérations esthétiques pourtant peu pertinentes occupent pas mal mon temps...pas facile de choisir des couleurs assorties et suffisamment contrastées).
Ces pratiques sont super bouffe-temps, peut-être un trait hérité du support informatique. Je sens bien que je m'enfonce dans des détails sans importance...et pourtant le fait de manipuler la modélisation permet de se sentir "travailler"...et du coup légitime quelque peu ce temps mal employé.
J'ai le sentiment plus général que l'objet de toute modélisation est fuyant. Le travail de modélisation tend à effacer son objet au profit de l'activité de mise en forme. La formalisation même, dès qu'elle trouve une voie, perd de vue les questions qui la dirigent: quel est l'objet de la modélisation? Quelles possibilités d'action doivent offrir cette modélisation? et en quoi une réponse à ces questions peut contenir des présupposés qu'il est nécessaire de dépasser?

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dimanche 23 mars 2008

Une discipline

Green_Puddle___Peter_SarkisianBon je reprends comme si rien était. D'autres remarqueront que mon nom n'est plus sur la bannière... non que j'ai un problème avec le non-anonymat...(mon nom est toujours dans l'adresse) mais disons que l'auto fiction qui m'a fait ouvrir ce blog a perdu tout son sens.

Je suis sorti, provisoirement peut-être, d'une construction professionnelle basée sur l'affirmation d'une identité-discipline: "Moi Nicolas Jaujou, praticien de l'anthropologie", ou pour le dire plus simplement, le "Nicolas Jaujou anthropologue" n'existe plus. Il est remplacé par un homme-tache (oui ça prête à confusion :-)), ou pour le dire autrement, un individu identifiable par le spectre d'activités qu'il fait et est capable de faire.

Ma mission continue d'évoluer de façon quelque peu étonnante au vu de mon bagage initial et m'oblige à me former très vite (trop sûrement)...Je suis peut-être devenu ce que je critiquais il y a peu ou presque...un consultant-papillon capable de travailler sur n'importe quel sujet...mais incapable d'en faire avancer un seul...Pourtant ce qui me permet d'avancer c'est plus de discipline dans la mise en place et l'expression d'une méthode de travail. Et je ne vois pas d'aspects négatifs dans celà.

Enfin voilà, tout ça pour dire que le caractère égocentrique de ce blog devrait se diluer progressivement dans la diversité de sujets qui m'occupent actuellement. Bonce post est loin d'être le plus probant!

Je vous expliquerai plus tard le pourquoi du comment du choix du nouveau titre de ce blog...

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vendredi 21 mars 2008

I didn't sleep last year

oinkEt c'est ici que je reprends mon blog... Il n'a pas rendu l'âme... faute d'avoir trouvé à qui elle appartient comme dirait l'autre. Cet espace va progressivement faire peau neuve et s'ouvrir... Plus de revendication anthropologique, je vous expliquerai pourquoi...toujours une écriture volontaire et réflexive sur ma vie professionnelle, sur ma paternité et une peu d'expérimentation sur les dégâts du manque de sommeil sur l'équilibre psychologique!

Yo!

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jeudi 12 avril 2007

Les petits moments de Maud (part3)

Spencer_Tunick_Brugge_4La suite de notre échange nous offre un complément d’informations : 
                  

Moi : y a que quelques, y a pas, tout les morceaux n’ont pas des moments déjà
Maud
: ah non… ah non non…
Moi
: …y en a que quelques uns…
Maud
: …Paul Mc Cartney en a vachement.
Moi
: C’est un, c’est un petit passage dans la chanson ?
Maud
: ouais même un passage c’est beaucoup trop, c’est enfin une seconde [Moi : ouais] c’est une note enfin je sais pas […] 

Maud
: je sais que je suis dans l’excès quand même, je peux l’écouter jusqu’à 10 fois de suite. Pourquoi ben parce que je la trouve hyper bien et voilà…je sais pas pourquoi, mais c’est vrai qu’après je m’en lasse par contre…
Moi
: …c’est vrai ? tu t’en lasses plus vite…
Maud
: …à chaque fois c’est pareil ouais, à chaque fois au bout d’un moment je retrouve plus, d’ailleurs je crois que le petit moment s’éteint à force [Moi : ah oui] je crois ouais, certains morceaux que j’ai trop écouté et du coup ben…ouais je m’en lasse …voilà quoi…
Moi
: quand tu y reviens un peu plus tard ça te re...
Maud
: oui, si/ ça revient si tu laisses…
Moi
: …un petit temps…
Maud
: …ouais carrément.
Moi
: Et les Beatles ils ont toujours gardé ce…..bonne durée de vie, quoi enfin…
Maud
: ouais c’est clair, y’a tellement de morceaux aussi que j’aime, y a tellement de trucs, voilà eux ils ont vachement d’album et………ouais, les Beatles, toujours, toujours et à vie, j’arrêterai jamais.
Moi : forever

[…]

Les informations échangées dans ces deux séquences peuvent nous permettre de compléter notre grammaire. Ces « petits moments » peuvent être localisés précisément : ce sont des événements reconnaissables, d’une durée très brève. La manifestation de ces « petits moments » a quelque chose d’un peu brutal. Il s’agit d’un effet : un effet physique indissociable d’un effet musical. Tous nos morceaux de musique ne disposent pas de « petits moments ». Toutefois, on peut en trouver dans plusieurs morceaux d’un même compositeur. Leur reconnaissance et leur désignation comme telle sont indissociables d’une écoute. Ces « petits moments » font « une différence », une « différence » dans un morceau comme une « différence » dans son vécu. Leur existence se comprend dans cette matière sensible. Leur « durée de vie » est naturellement limitée : une écoute répétitive contribue à les épuiser.

- « je crois que le petit moment s’éteint à force »

La signification de ce phénomène par Maud mérite d’être remarquée. La disparition d’un « petit moment » est progressif et n’est pas définitif. Cet épuisement a quelque chose de naturel. Ces « petits moments » semblent trouver dans nos vies leur matière et leur condition. Leur extinction attendue nous renseigne sur la félicité de notre projet de recherche. Nous ne choisissons pas de trouver ces petits moments, ils sont là ou non. Ils peuvent disparaître comme ils peuvent réapparaître. La pratique de mon amie semble avoir pour but cette recherche et cette extinction des « petits moments ». Maud épuise des effets. J’ai noté à différentes reprises sa tendance à écouter les morceaux qu’elle découvre et quelle aime de façon répétitive. Cette pratique concerne notamment les morceaux qu’elle télécharge sur Internet. Kazaa[1], par exemple, un logiciel d’échange peer to peer de fichiers mp3[2] (entres autres), lui permet d’investir dans un temps relationnel complexe son amour de la musique. Elle retrouve les morceaux qu’elle écoutait plus jeune et réactive des « petits moments » disparus jusqu’à les épuiser à nouveau : une façon de se rechercher et de se retrouver dans sa musique. Cette pratique réalise ces « petits moments » comme un critère de catégorisation : il est possible de compiler les morceaux de musique en fonction de leur présence. Le rapport entre cette possibilité et la passion que Maud porte aux Beatles nous renseigne sur l’« histoire naturelle » de cette recherche des « petits moments ». Les Beatles se proposent comme un répertoire inépuisable de « petits moments ». Maud peut se promener dans leur discographie et sélectionner au grès de ses humeurs et de ses envies les titres qui l’intéressent. D’une certaine façon, les Beatles redoublent le projet même de recherche de mon amie. Aussi, pour pousser à ses limites notre investigation, nous pourrions imaginer les différentes généalogies musicales réalisables à partir des Beatles, de Paul Mc Cartney et de cette recherche de « petits moments » et générer un certain nombre de catégories musicales pour augmenter l’efficience de notre recherche.

Nous pourrions espérer atteindre un terrain sur lequel notre analyse pourrait s’ancrer définitivement. Une façon d’assurer à cette investigation grammaticale une accroche au monde. Ainsi, nous pourrions répertorier les procédés musicaux associés à ces « petits moments ». A titre d’exemple : une entrée de voix, une entrée d’instrument, un pont, un break, une seconde voix en tierce ou en quinte, une reprise du thème avec un changement de ton (d’un ton ou d’un demi-ton), une prononciation ou une inflexion particulière des paroles, un aspect répétitif de la mélodie ou de l’accompagnement (basse par exemple) qui est soudain isolé et cætera. De façon symétrique, nous pourrions répertorier les effets physiques associés à ces « petits moments » : chaire de poule sur tout le corps (notamment les avant-bras et les cuisses), vagues de frissons sur l’échine, picotement au niveau de la nuque, effet d’hyperventilation, respiration haletante ou soudainement profonde, soudaine montée de larmes, contraction des zygomatiques et cætera. Ces deux listes réalisent par l’absurde ce que nous manquons en renonçant à prendre au sérieux cette notion de « petits moments » notamment en cherchant un degré d’analyse nous permettant de toucher ce qui est désigné par cette catégorie. L’activation d’un jeu de langage en termes de causes et d’effets court-circuite ce que réalise dans un seul et même élan le savoir de mon amie. Il nous faut accepter d’accorder nos points de vue sur son « summum » et nous en remettre à notre recherche, à son mouvement et aux critères qu’elle nous a permis de générer sans quoi nous ne parviendrons pas à partager ses « petits moments » :

« Si décidément, en faisant usage de critères, nous ne mettons pas en relation un comportement et quelque chose d’autre (mais considérons en quelque sorte ce « quelque chose d’autre » comme inhérent à ce que nous appelons le comportement), qu’est-ce donc que nous mettons en relation par le moyen de critères, quel est le quelque chose d’autre, et quel moyen avons-nous de « le prendre » ? Voici ce que je répondrais : les critères rendent comptent compte simultanément de ce que fait quelqu’un et de ce qui se passe en lui. Ou, mieux : ils rendent compte de ma propre relation à ce qui se passe en lui. – Il faut préciser encore : les critères sont les termes dans lesquels je relate ce qui se passe, donc y donne sens, en produisant l’histoire, en disant « ce qui vient avant et après ». Ce que je nomme quelque chose, ce que je compte comme quelque chose, est fonction de comment je le ra-compte (le raconte). Et raconter, c’est compter. Il est peut-être difficile de montrer que le langage se tisse ici d’un peu plus que du va-et-vient du hasard. » (Cavell 1996 : 154)

La grammaire de ces « petits moments » et les critères nécessaires à leur reconnaissance engagent un ensemble d’accord dans des façons de vivre la musique, des façon de chercher des « summum » pour reprendre l’expression de mon amie. La condition de cette grammaire est humaine, elle est intime et ouverte au scepticisme. Le projet que j’ai fait nôtre rend compte de ce que nous investissons de « nous-même » dans la recherche de l’autre :

« Comme dans le cas de l’accord politique, je suis ramené à moi-même, à la recherche de ma position et de ma voix. C’est cette quête – ou sa difficulté – qui constitue simultanément la rationalité et la communauté. » (Laugier 1999a : 204)

C’est dans cette recherche de l’autre, cette envie et ce désir de connaître que s’élaborent nos communautés de vie. La relation se fait tension, le mouvement de la recherche ne peut se suspendre : les conventions qui nous lient nous engage à nous mettre et à nous remettre en convention. J’ai cherché à partager les « petits moments » de Maud et je cherche toujours à les partager. J’espère vous avoir impliqué dans cette recherche en cours et vous avoir prêté l’amour nécessaire.


 

[1] Je n’ai pas eu l’occasion de réaliser une enquête poussée sur les usages des logiciels de recherche de musique sur Internet, sur leurs catégories, sur les usages de logiciels de lecture de mp3 comme Winamp ou Musicmatch et leur système de playlist ou de library. Ce manque est un des plus important de cette recherche qui revendique pourtant une absence totale de prétention à la complétude. Il me faut pourtant noter qu’une des applications possible de cette recherche porte précisément sur les perspectives offertes par ces pratiques multimédias.
[2] Format de compression utilisé conventionnellement pour échanger des fichiers sons. 

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samedi 7 avril 2007

Les petits moments de Maud (part2)

Marina_Kappos_101- « t’es obligé de le regarder ? »

L’activation de mon enregistreur engendre une crise. Sa présence physique que mes attentions et mes regards rendent tangible empêche mon amie de parler. L’introduction de ce tiers dans notre relation suffit à remettre en cause notre contrat tacite. Je doute un instant, mais laisse l’enregistreur en marche. Il n’est pas question d’ajourner cet entretien, pas pour si peu. L’enregistreur tourne, laissons le tourner. Pour endiguer ce que je crois être une résurgence de problèmes scolaires (comment répondre correctement aux questions posées ?), je mobilise mon argumentation déjà éprouvée : je ne teste pas une connaissance musicale ou même - de façon biaisée - une compétence linguistique, j’essaye d’obtenir des informations sur un parcours biographique et une pratique. Maud sait tout cela. Elle ne me laisse pas commencer mes explications. Elle ne peut pas. Sa nervosité et sa gêne ne sont pas uniquement référés au déclenchement de l’enregistreur et à l’activité ainsi déclarée :

- « c’est toi qui m’intimide »

La gêne provoquée par mon action sur l’enregistreur se déplace vers ma personne. Les nouvelles positions que cette situation distribue mettent à mal notre conversation. Mon attention est incommodante. Comment peut-elle me parler maintenant ? En m’attachant de cette façon à notre relation je libère un espace de possibles troublant. J’active un commerce biographique alors inédit, d’où la singulière proposition de Maud, solution potentielle pour contrer cet accès de gêne et retrouver les voies de la conversation :

- « on pourrait faire comme si on se connaissait pas… »

Il n’y a aucun jeu de séduction dans notre échange. Notre relation m’apparaît au contraire entretenir une certaine distance : elle se fait cordiale. Une ambiguïté dans nos rapports aurait permis à Maud de jouer sur le caractère extraordinaire et subversif de la situation. A contrario, la solution qu’elle préconise souligne l’étrangeté ineffable de ma démarche. Mon volontarisme amical est incongrue. Il nous est gênant de reconnaître qu’on ne se connaît pas, et tout aussi gênant de montrer qu’on désire se connaître. Maud préfère suspendre la relation que mon enquête ethnographique cherche à investir. La solution est drastique : désavouer l’existence de notre amitié.

- « non non, justement le but/ le problème c’est qu’on se connaît…et c’est l’intérêt aussi. »

Je n’ai pas accepté cette proposition. Mon ethnographie repose sur la reconnaissance d’une relation. Cet investissement ne sert par l’affirmation d’une autorité interprétative mais nous permet de questionner la diversité des ressources mobilisées pour partager nos façons de vivre la musique. Je connais dans ses grandes lignes le parcours musical de mon amie et j’entends me servir de ces connaissances pour discuter avec elle de ce qu’elle écoutait et écoute comme musique. Mon statut d’anthropologue indigène se revendique dans ces moments d’indétermination : je suis un chercheur qui travaille dans le familier. La réaffirmation de notre relation est consacrée par ma référence à ce qu’elle écoute. Notre retour sur ce terrain commun (parler des Beatles et de XTC) est aussi une reconnaissance du chemin qu’il nous reste à faire pour nous connaître. Ma détermination engage sa prise de parole et notre conversation.

En lui proposant de faire un entretien quelques semaines auparavant j’ai signifié à mon amie le désir de l’entendre parler de ce qu’elle écoutait et écoute comme musique. Son adolescence par exemple : comment est-elle venue à la musique ? Comment a-t-elle découvert les Beatles et Paul Mc Cartney ? etc. D’un point de vue méthodologique et thématique rien ne devait distinguer cet entretien de ceux réalisés avec Stéphane et Thomas. Pourtant son existence et sa réalisation sont en partie liées à la singularisation progressive de son objet. Ainsi, mon attention pour Maud ne concerne pas simplement sa biographie mais un aspect singulier de son dispositif d’écoute. En effet, mon absence d’intérêt pour la musique de Paul Mc Cartney, liée il est vrai à de nombreux préjugés, m’a conduit spontanément à élaborer d’autres voies pour accepter et comprendre l’écoute de Maud, notamment sa propension à répéter un même morceau plus que de raison. Ainsi nos conversations autour de sa pratique se sont organisées au fil de notre relation autour de ce qu’elle appelle - et ce que nous appelons désormais ensemble - ses « petits moments ». Cette expression suffit à activer notre relation. Elle me sert d’entrée dans sa façon d’aimer la musique. Nous essayerons de l’emprunter ensemble.

Maud s’attendait à ce que je la questionne sur ses « petits moments ». Ils sont l’objet même de notre entretien et en assurent la légitimité. Cette activité – parler des petits moments – nous est familière. Toutefois son enregistrement et sa conservation constituent une première qu’il était nécessaire de reconnaître :

[…]

Moi : alors, explique-moi ta théorie des moments ?

Maud : je l’attendais ! Qu’est ce que c’est oh la…..ben je sais pas c’est un… c’est une seconde dans un morceau qui va me … ben j’ai l’impression que c’est le …. c’est le/ on peut pas mieux ! On peux pas composer quelque chose de mieux quoi. C’est vraiment le summum. C’est ce qu’il y a de mieux et moi ça me prend [elle met ses mains sur sa poitrine] et très souvent… comme je te l’ai dit tout à l’heure, j’ai l’impression que c’est toujours la même chose, finalement, les petits moments se ressemblent sans obligatoirement que ça soit les mêmes notes quoi, mais te dire ce que ça fait… ça prend là ouais j’adore…

[…]

- « alors, explique-moi ta théorie des moments ? »

Ma question mobilise un ensemble d’expériences partagées. Maud m’a familiarisé avec ses « petits moments ». S’il nous semble à tous deux difficile de les définir, il est possible d’en produire de nombreux exemples. Ainsi, mon amie m’a montré à différentes reprises ses « petits moments ». Ses commentaires sont ponctuels et se font le plus souvent sur un mode déictique. De la musique passe, Maud m’indique s’il va y avoir un « petit moment » - elle éveille mon attention - ou l’instant précis où va se produire ce « petit moment » - je dois attendre qu’il arrive en prêtant attention à mon écoute - ou si ce « petit moment » vient de se produire - elle m’engage à revenir sur mon écoute. Ces jeux de langage m’ont permis d’expérimenter le savoir de mon amie. Singulièrement ces exercices servent d’apprentissage à l’emploi même de cette expression en mettant à l’épreuve sa grammaire : ses implications et son inscription. Avec une félicité peu concluante nous avons répété certains de ces jeux de langage durant notre entretien. Maud m’a fait écouter plusieurs morceaux de musique dans lesquelles elle identifiait à la seconde près ses « petits moments ».

L’étude des savoirs nécessaires à la reconnaissance de ces « petits moments » engage une anthropologie performative : un travail sur la matière même de notre « vivre ensemble ». Suis-je capable de reconnaître les « petits moment » de Maud et de les partager avec elle ? Est-ce que je peux en reconnaître dans ma propre pratique et vous les faire partager ? Est-ce que je peux vous faire reconnaître vos « petits moments » ? Ne pouvant pratiquer avec vous les jeux de langage que nous réalisons avec Maud je nous intéresserai au travail d’explicitation ouvrant notre échange sur les « petits moments ». La performance mérite d’être appréciée : comment chercher et partager ces « petits moments » sans en produire un seul exemple ?

Maud : […] ben je sais pas c’est un… c’est une seconde dans un morceau qui va me … ben j’ai l’impression que c’est le …. c’est le/ on peut pas mieux ! On peux pas composer quelque chose de mieux quoi. C’est vraiment le summum. C’est ce qu’il y a de mieux et moi ça me prend [elle met ses mains sur sa poitrine] […]

Il ne peut y avoir meilleure entrée pour notre recherche que celle choisie par mon amie – toute autosatisfaction mise à part. Pour reconnaître ces « petits moments » il nous faut estimer leur valeur et, à cette fin, accorder notre sens du remarquable (Cavell 1996 : 317). Ces « petits moments » constituent pour Maud un « summum », un « summum » dans la composition d’un morceau et un « summum » dans son vécu. Cette façon de distinguer ses « petits moments » engage une distinction dans le panel d’émotions et de dispositions que nous recherchons et attendons en nous liant à la musique. La compréhension de cette notion va de paire avec leur comparaison et leur évaluation. Qu’est ce que nous entendons par aimer la musique ? Aimez-vous avoir peur, être stressé, être triste ? Les catégories cinématographiques et les attentes qui leur sont associées (film d’horreur ou d’épouvante, drame, comédie, thriller, etc.) suggèrent ce que peut nous offrir la musique et ce que nous pouvons lui demander. Que recherchons-nous en écoutant de la musique ? Qu’attendons-nous quand nous écoutons de la musique ? Quels états, sentiments, impressions, attitudes, énergies, etc. aimerions-nous expérimenter ? Comment la grammaire de ces « objets » singuliers nous engage-t-elle dans une pratique musicale ?

Maud cherche des « petits moments ». Quand est-il pour vous ? Cherchez-vous ce genre de « summum » ? Votre possible absence d’intérêt pour ces sensations fugitives et violentes recherchées par mon amie ne conteste pas leur existence. C’est ce qu’elle m’indique explicitement. Ses « petits moments » sont notables avant d’être remarquables. Ses « petits moments », ou plutôt ces « petits moments » clament leur réalité. De fait nous pouvons et nous devrions les trouver. Comment positionner nos écoutes pour reconnaître nos « petits moments »? Mon amie se sert du chant pour se remémorer leur position. De même, dans sa pratique quotidienne, lorsque Maud répète l’écoute d’un morceau, il est rare qu’elle n’y joigne pas sa voix. Elle chante très bien (avec un certain humour) et éprouve un réel plaisir à le faire. Ce rapport à l’écoute qu’elle expérimente par le chant densifie sans troubler notre projet de partager ses « petits moments ». Il nous faut le remarquer, nous pouvons avoir des « écoutes chantées » ou des « écoutes dansées »[1] et vivre de façon réflexive nos « petits moments ».

[1]Le chant et la danse se constituant à la fois comme des commentaires sur nos écoutes et des façons de s’ajuster au plus près de la musique.

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mardi 3 avril 2007

Les petits moments de Maud (part1)

Sherry_Wong_Float_On    Concevons des expériences. Ces expériences concerneraient les savoirs que nous composons sur nos façons de vivre la musique. Elles nous permettraient de considérer leur expression, leur possible partage et la réflexivité qui leur est propre. Notre usage du terme « expérience » se jouerait dès lors des différentes significations qu’il peut prendre. Il court-circuiterai à dessein les distinctions qui lui sont nécessaires : expérience comme ce que nous acquerrons par la pratique, expérience quand nous provoquons notre monde pour l’étudier, expérience parce que nous éprouvons sa réalité en notre for intérieur.

 Maud est une de mes amies et j’aime sa façon d’aimer la musique. Sa pratique m’exaspère. Qu’elle soit seule ou non, Maud est capable d’écouter en boucle un morceau de musique qu’elle découvre et apprécie. Ce goût pour la répétition a quelque chose de radiophonique. Il épuise. Cette tendance monomaniaque trouve une expression certaine dans son amour pour les Beatles et sa passion sans borne pour son ex-membre : Paul Mc Cartney. De fait, il n’est pas possible de traiter des « goûts musicaux » de Maud sans parler du chanteur anglais. Cette particularité – mon amie est une fan des Beatles et de Paul Mc Cartney - ne simplifie pas la compréhension de sa pratique musicale. Je ne peux me résoudre à qualifier ainsi sa façon d’aimer la musique et par la même l’attention que je lui porte. J’accuse un égocentrisme ethnographique, une expression personnelle du scepticisme généré par ma lecture de l’ouvrage de Christian Le Bart : Les fans des Beatles. Sociologie d’une passion (Le Bart 2000).  

Je n’étudierai pas la pratique musicale de Maud comme une passion pour les Beatles. L’expérience proposée ne touche pas à ce qu’elle aime écouter mais à ce qu’elle aime vivre en écoutant. Ainsi, je vous intéresserai à sa recherche de « petits moments », une recherche que nous essayerons de partager. Mon amitié pour Maud ne m’explique pas mon penchant pour sa pratique musicale. Pourtant, cette attention pour sa façon d’aimer la musique me renseigne sur notre relation. Ce principe de liaison anime nos parcours d’amateurs. Nous vivons la musique en mobilisant nos relations et en nous nourrissant des sentiments et des souvenirs parfois contradictoires qu’ils nous inspirent. Partager les « petits moments » de Maud : de mon ordinaire, je vous invite à suivre ce projet intimiste en questionnant de façon réflexive son mouvement et son ethnographie.

    J’ai commencé une licence en anthropologie en octobre 1998, en octobre 2001 j’engageais ma première année de thèse. J’ai connu Maud en septembre 1998. Elle est entrée dans ma vie en sortant avec un de mes amis proches. Leur fille, Emma, est née en juillet 1999. L’entretien que je produirai a été enregistré un mercredi après-midi d’octobre 2001, le 3 octobre, près d’un an après avoir réalisé mes entretiens avec Stéphane, Thomas et leur famille. Produit d’un DEA consacré à des analyses conversationnelles, mon économie ethnographique semblait réglée : j’anticipais ce que j’allais trouver dans mes entretiens et ce que j’allais pouvoir en faire. Je pensais maîtriser l’indétermination nécessaire à une recherche universitaire. Cette paisible période d’enquête augurait semble-t-il les crises à venir, tant dans mon travail d’écriture que dans mes relations amicales. J’aimerais que nous gardions quelque chose de cette quiétude perdue.

Naturellement, j’ai proposé à Maud d’enregistrer un entretien. Avant d’être programmé et effectivement réalisé, ce projet a fait l’objet pendant plusieurs semaines d’un travail conversationnel préparatoire. D’abord référé aux enregistrements réalisés avec Stéphane et Thomas et au mémoire de DEA en résultant, « notre » entretien a progressivement acquis une existence discursive propre. Ce processus a mis à contribution notre réseau amical. Maud a discuté cet entretien avec Stéphane et Cyril. Ces conversations n’ont pas servi la banalisation de ma pratique. Mes façons de faire ne sont pas normalisées par mon cercle amical. Mes libertés méthodologiques (mon « laisser-aller ») contestent la légitimité scolaire de ma pratique anthropologique. L’attention déplacée que je manifeste pour notre ordinaire met en cause ma santé mentale. L’humour et l’auto-dérision nous ont permis de rendre acceptable la bizarrerie de mon enquête. Ainsi, ce projet d’entretien nous a servi de sujet de plaisanterie et de raillerie. Mes relances et ses relances ont rythmé l’histoire de sa réalisation. Me posant comme demandeur, Maud se trouvait en droit de me refuser capricieusement cette interview. En feignant de n’accorder aucune importance à son refus, je pouvais dévaluer dédaigneusement sa pratique musicale. Ces jeux assuraient la réalisation de cette interview en identifiant sur un mode humoristique ses enjeux.
    Maud
 et moi avons enregistré cet entretien le mercredi 3 octobre 2001. Nous sommes chez elle, il doit être 14h, nous prenons un café. Je me penche sur la table basse pour lancer mon enregistreur minidisc. 

[début de l’enregistrement]

Maud : [désignant l’enregistreur] t’es obligé de voir ?

Moi : hein ! ?

 Maud : t’es obligé de le regarder ?

 Moi : oh non pas du tout non, tout marche bien [je recouvre l’enregistreur avec une feuille de papier présente sur la table]

 Maud : [rigolant nerveusement], je peux pas là

 Moi : [rigolant] ben non…mais c’est pas grave/ de toute façon, ça c’est vraiment/ enfin c’est pas tant du [Maud : je sais] ça cherche pas à être strict…

 Maud : c’est toi qui m’intimide

 Moi : [je perche ma voix et parle avec entrain] alors t’écoutais les Beatles à partir de 90 c’est ça [je reprends une voix normale] je suis pas un journaliste [nous rigolons]

 Maud : [silence]…oh la non je peux pas le faire…je peux pas, il faut qu’on fasse autrement, il faut qu’on fasse une discussion/ ça tourne là ?

Moi : ouais ouais ça tourne là

Maud : pour moi, c’est une discussion normale, [Moi : ouais ouais] tu sais on discute on pourrait faire comme si on se connaissait pas…

Moi : /mais par exemple… /non non, justement le but/ le problème c’est qu’on se connaît…et c’est l’intérêt aussi. Alors moi je veux [de façon décidé] c’est quoi le rapport entre les Beatles et XTC quoi ? Comment ça se fait que t’es arrivée à XTC comment t’as connu XTC ?

[…]

Posté par Jaujou à 22:01 - Musique ! - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Youpla Boom !

Trine_BOESEN_ModernLifeChacun de mes posts se transforme en une réaffirmation de ma propre existence....je veux dire, en tant qu'anthropologue.

"Nicolas Jaujou anthropoblogue."

J'ai voulu mettre en avant l'autofiction propre à la représentation d'une construction professionnelle, au final, mon statut d'anthropologue semble conservé dans cette petite bulle numérique. J'y crois de moins en moins, comme si cette identité suivait sa propre voie.
Je travaille maintenant depuis 9 mois, je suis papa depuis presque 3 mois. Je suis évidemment un peu fatigué, et donc un peu décalé. J'ai toujours un peu mal au coeur quand je pense à l'anthropologie universitaire, ce qui me prouve bien que je n'ai pas encore coupé tout les ponts. Mon travail me plaît, mais je n'en parle pas, pudeur, discrétion professionnelle, I don't know.

Ce qui me travaille dans ce travail, c'est l'absence totale (voir absolue) d'impact social.... Je pensais que le travail en équipe me permettrait de compenser ce manque, mais je crois qu'avec le temps, et la fatigue, ce sentiment va s'accroître...

A part ça Simon va bien !!!

Posté par Jaujou à 21:45 - Ma vie, mon oeuvre, mon CV - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mardi 6 mars 2007

L'anthropoblogue est de retour

headerLa boucle commence à se boucler. Après une connexion via Olivier sur l'anthropologie cognitive, voici une connexion via Guillaume, un collègue ergonome, sur l'anthropologie cognitive.

En l'occurence la connexion se réalise sur Edwin Hutchins, le pape de la cognition distribuée dont j'ignorais l'existence jusqu'à tout à l'heure et dont la biblio me plaît énormément. La connexion fonctionne parce que le dit Hutchins travaille sur la cognition dans les cockpits d'avions (avec une dimension linguistique importante) et en plus est cité et connu par les ergonomes. Du coup, grâce à ce cher monsieur, j'ai retrouvé pied dans mon activité, je veux dire que je vais pouvoir aborder l'ergonomie plus sereinement maintenant que j'ai remonté le courant jusqu'à l'anthropologie.

D'autres pistes sont à ouvrir, Olivier citait Theureau dans les auteurs-pistes pour une anthropologie cognitive, les petits gars du GRIC (à l'IRIT) dont fait partie Guillaume sont également une bonne piste...[et de l'IRIT il n'y a qu'un pas vers l'ERSS et le TAL ...vraiment je boucle.]

Posté par Jaujou à 20:11 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 2 mars 2007

Réunir un collectif (suite)

Bruggemann___Nothingboxes__2006_

Cette proposition est un exemple pour le moins banal du travail réalisé par les directeurs de thèse. Il ne sont pas simplement des pourvoyeurs de sujets ou des maîtres d'oeuvre. Ils élaborent et coordonnent des biographies de chercheurs en les combinant à la production de projets de recherche. Notre étudiant ne s’y trompe pas, étudier les développements thématiques et méthodologiques d’une discipline comme l’anthropologie, c’est également étudier les configurations discursives de matériaux biographiques ou, en d’autres termes, faire une pragmatique des récits de carrière. Notre étudiant va suivre le raisonnement sommaire de son professeur. Il doit faire correspondre les termes de son curriculum vitae à ceux de son sujet de recherche. Il doit s’ajuster. « Je peux faire une thèse sur l’anthropologie portugaise parce que je parle portugais et parce que je sais enquêter ». La réalisation de dossiers de bourses pour

la Villa Pessoa

et le ministère des affaires étrangères participe de l’apprentissage de ces cadrages biographiques. Les critères explicités et les écrits demandés servent de mode d’emploi. En plus des formulaires à remplir, des certificats à faire faire et des photocopies à certifier, notre étudiant doit écrire un programme de recherche, recueillir au moins deux lettres de recommandation et une lettre d’invitation d’un professeur portugais. L’étudiant, son curriculum vitae et son projet de thèse se constituent en collectif.

 En s’appuyant sur le programme de recherche rédigé à la hâte par son futur doctorant, le professeur écrit une lettre intitulée très explicitement « Sur le programme de recherche de mon doctorant ». Outre une présentation élogieuse et inédite de ses compétences (première sortie de notre doctorant de la masse estudiantine), le directeur y ordonne les différents cadres assurant une visibilité et une pertinence au projet de thèse présenté : sa dimension « bilatérale » et européenne, son caractère pluridisciplinaire (anthropologie et histoire) et son inscription dans un programme de recherche (la thèse de Joachim faisant office de précédent). Sur les conseils de son directeur, l’étudiant sollicite l’aide d’un autre professeur de son département pour étoffer son dossier. Le professeur Joseph est spécialiste du Cap-Vert et dispose de nombreux contacts parmi les anthropologues portugais. Au fait de l’importance des alliances consacrées par ce projet de recherche, il en assure la promotion en écrivant une lettre de soutien et en activant ses connaissances dans la diplomatie française. Le troisième scripteur engagé dans l’élaboration de ce projet de recherche est un autochtone : le professeur Jorge. Sollicité par le professeur français, il accepte de devenir le codirecteur de cette thèse et d’inviter au Portugal notre doctorant. Sa lettre consacre la « bilatéralisation » du collectif élaboré. Avec l’appui de ces trois autorités, notre étudiant obtint une bourse renouvelable du ministère des Affaires étrangères - une bourse renouvelable qui ne fut hélas pas renouvelée.

 Un professeur propose à l’un de ses étudiants de mener une thèse sur l’anthropologie portugaise. Plusieurs professeurs soutiennent ce même projet de thèse pour que le ministère des Affaires étrangères finance le terrain qu’il nécessite. Un doctorant reçoit pendant un an des bourses du ministère des Affaires étrangères pour faire une thèse d’anthropologie sur l’anthropologie portugaise sous la direction de deux professeurs d’anthropologie. Les relations syntaxiques mises en place dans ces énoncés caractérisent la position occupée par notre doctorant dans ce collectif d’actants. Notre étudiant qualifie son projet de thèse sans pour autant en être le représentant ou l’auteur. Il en est l’instrument. Les directeurs dirigent cette thèse qu’ils substituent ou confondent avec leur doctorant et son projet professionnel. Notre étudiant retrouvera ses prérogatives sur son curriculum vitae après sa soutenance, lorsque le collectif réunit autour de sa thèse lui reconnaîtra un statut d’auteur et, par la même, une prévalence. La réussite du dossier de bourses présenté par le doctorant transforme la proposition du professeur en « commande ». Cette reconnaissance institutionnelle autorise une formalisation des relations. Pendant un an, le projet de thèse de notre étudiant dispose d’un bailleur de fond (le ministère des affaires étrangères) et de deux maîtres d’oeuvre (un directeur de recherche français et un directeur portugais). Il concerne une population (les anthropologues portugais) et est exécuté par un subalterne (un étudiant français en anthropologie). L’année suivante ce collectif se désolidarise. Le bailleur de fond se désiste, les maîtres d'oeuvre suivent des directions différentes (apparemment sans s’en rendre compte), et la population étudiée fait dans l’ingérence. Notre subalterne, quant à lui, continue de payer son inscription universitaire pour répondre à cette « commande » - un témoignage parmi d’autres de la formidable abnégation de nos doctorants. Si ce collectif perd de vue ses intérêts communs, il n’en demeure pas moins lié. En l’occurrence, l’émergence d’intérêts conflictuels et de points de vue divergeants confère une matérialité plus importante aux médiations assurant l’existence même de ce collectif. C’est ainsi que les premières moutures de la thèse de notre étudiant ont servi de terrain et d’outil de négociation à nos protagonistes.

Posté par Jaujou à 20:16 - Un doctorant en déroute - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 17 janvier 2007

L'anthropoblog est papa

IMG_7423Voilà, l'année commence bien, je suis l'heureux papa d'un petit Simon. 3kg360 de bonheur !

Mon fils a déjà une très jolie expression sceptique, non ?
De là à ce que je lui souhaite de devenir un grand anthropologue...j'avoue que je souhaite plutôt que l'anthropologie existe encore pour pouvoir lui en parler un peu...

Posté par Jaujou à 15:07 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Anthropologie cognitive

PeterSarkisianEn réponse à ma question sur l'existence d'une revue en ligne d'anthropologie cognitive, Olivier m'a laissé un mail plein de directions qu'il m'autorise à partager avec vous:



Les revues ne sont pas légions, même en version papier. Et, en parallèle, le terme n'existe pratiquement pas en France (et en français). A mon avis, un des meilleurs organes spécialisé est certainement le « Journal of Culture and Cognition » (http://www.wmich.edu/cognition/home.html), mais non disponible en ligne ! A ma connaissance, en France, il n'en existe aucune proprement anthropologique (quelque revues en sciences cognitives sont dès lors les moyens de diffusions pour ce type de travaux. Dont COREla - http://edel.univ-poitiers.fr/corela/ - pour la linguistique ; ou les Cahiers Roman de sciences cognitive - http://edel.univ-poitiers.fr/corela/ - pour les revues en ligne).

Il existe d'autres parts, sur Internet, quelques espaces de diffusions de textes en la matière. Les doctorants d'alphapsy sont certainement les plus actifs (http://www.cognition.ens.fr/~alphapsy/index.en.php), et les plus renseignés. Dans le même cercle, l'Institut Jean Nicod a eu la bonne idée de mettre en ligne un grand nombre des textes de ces membres (http://jeannicod.ccsd.cnrs.fr/). Très riche. 

Enfin, parce qu'il est français et se réclame proprement de l'anthropologie cognitive, Jacques Theureau a mis en ligne pas mal des textes issus de son courant de recherche : le cours d'action - http://www.coursdaction.net/. Son approche est particulière, très « dans le détail de l'action », et finalement peut-être assez éloignée de l'ethnologie, mais proche de l'ergonomie. 


Pour le reste, et des documents plus précis, n'hésites pas à me mailer.

Posté par Jaujou à 15:01 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 8 janvier 2007

Ergonomie-anthropologie

Spencer_Tunick___london Depuis quelques mois déjà je suis donc rémunéré comme ergonome. Pour être plus précis je suis rémunéré comme ergonome pour faire de la linguistique appliquée dans un contexte industriel...original n’est-il pas ?

D’autres collègues travaillent pour et avec des ergonomes et... qu’on se le dise... (ou que du moins mes collègues sans-emplois se le disent), ce sont de très bon alliés dans notre insertion professionnelle.

Les points de contact entre l'anthropologie et l'ergonomie sont évidemment multiples. Je vais esquisser une comparaison, à compléter donc....

Les deux disciplines sont transversales ...enfin pour le dire autrement, les deux disciplines empruntent sans vergogne aux autres disciplines. L’ergonomie, (mon point de vue est évidemment celui d’un néophyte), est tournée vers les sciences cognitives et la physiologie. Elle en tire une approche du naturel orientée vers la modélisation et l’expérimentation, une approche commune avec les sciences expérimentales.

L’anthropologie s’est également orientée vers les sciences cognitives, mais en France le mouvement semble ne pas avoir rencontré le même succès qu’outre atlantique, ou du moins, ne pas avoir engendré des débats et des écrits de la même qualité (à noter que du coté de Nice des travaux se réclament des sciences cognitives et que c'est sûrement de ce coté là et pas au Nord qu'il faut chercher). L’anthropologie, tel que je la perçoie (que de précautions) est plus orientée vers une approche naturaliste de l’expérimentation (au sens littéraire du terme). Les descriptions et observations réalisées ne cherchent pas à faire la preuve de leur possible répétition. L'observation est irréductible...comme les gaulois (ouf un peu de détente).

L’ergonomie est une discipline et une pratique du terrain. Elle a besoin d’un projet de transformation et de création pour pouvoir se mettre en action. L’ergonomie se pense et se veut être une discipline pragmatique, pragmatiste même... puisqu’elle cherche à connaître le monde en le transformant. L’anthropologie a un contact plus complexe face à la réalité du fait même de l'importance qu'elle accorde à l'écrit dans la construction d"un projet de connaissance. La réflexivité (pour le coup) fait sa force. Le terrain anthropologique (l'enquête) est orienté vers le texte.…ce qui fait peut-être que l’anthropologie est plus agréable à lire qu’à vivre... à la différence de l’ergonomie…

Posté par Jaujou à 19:17 - Ergonomik - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 1 janvier 2007

2007

sisypheUne bonne année à tous.

Après une fin d'année très chargée : la préparation de la chambre de mon futur bébé, la fin d'un premier cahier des charges pour Airbus, la signature d'un CDI d'ergonome (!!!! je vous raconterai), la reprise d'un article (dont le début a été édité ici)... la fin  2006 a été particulièrement éprouvante...mais ces quelques jours de vacances m'ont permis de remettre les pendules à zero...

2007 s'annonce également également bien musclée...avec un changement de statut qui n'est pas seulement professionnel !

J'espère trouver le temps d'écrire quelques mots sur ma construction professionnelle...

Je vous souhaite à tous pleins de bonnes choses pour 2007, j'espère que vous trouverez la force de continuer votre passion, l'anthropologie, et que vous rencontrerez le succès mérité !

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mardi 12 décembre 2006

Trop de monde ?

img_01

J'aime beaucoup cette image, c'est celle qu'a choisit le CNRS pour présenter les concours de chargé de recherche...je vous laisse vous faire votre propre interprétation...

Posté par Jaujou à 17:44 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 26 novembre 2006

Nouvelles

El_Mundo_de_Ayer___Gonzalo__LEbrijaJ’ai commencé ce blog lorsque j’étais au chomage… il y a 70 posts de cela.
Le mois de novembre se termine, et j’ai de moins en moins de temps pour alimenter ce blog. D’un certain point de vue, c’est plutôt bon signe. La construction professionnelle qu’il accompagne me prends de plus en plus de temps…tout comme la préparation de l’heureux évènement prévu pour début février (pour ceux qui suivent)….
Ce blog ne me sert pas de vitrine publici-universitaire. Il ne s’agit pas de mettre en valeur mon dynamisme intellectuel et la multiplicité de mes activités…Je suis, en ce moment du moins, en dehors du triptyque séminaires, colloques, articles chers à mes collègues (triptyque qui suffit à leur prendre tout leur temps, au détriment parfois d’activités plus déterminantes professionnellement parlant).
Je peux me détacher de se triptyque parce que je ne travaille pas sur la construction d’un CV d’anthropologue universitaire…. Ma joie quotidienne, c’est de ne plus remplir de dossiers de candidature et de CV pour des postes fléchés, coloriés, semi pourvus, etc.A proprement parler je ne fais plus d’anthropologie. J’utilise toutefois une bonne part de ma formation pour continuer de me former…au contact de mes différents interlocuteurs sur mon lieu de travail.
Mon cahier des charges se termine en décembre, la conjoncture étant ce qu'elle est j'ai eu quelques frayeurs, mais j'ai la chance d'avoir un second cahier des charges dans la continuité du premier qui va commencer en janvier. Je travaille pour un cabinet d’ergonomes avec qui j’espère pouvoir continuer le plus longtemps possible.

Au fait, je travaille dans l’industrie aéronautique, à Toulouse c’est très original je vous assure !

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lundi 13 novembre 2006

Savoir se plaindre...

OROZCOLes salutations matinales en maison de retraite rendent compte du statut particulier accordé à la plainte par certains résidents de Laprade. Lorsqu’on leur demande comment ils vont, ils répondent : « On fait aller » ou « Il faut faire aller, il faut bien ». Ces formules expriment sur un mode volontariste - voir injonctif (« il faut ») - une nécessité d’« aller bien » présentée comme une nécessité de pure forme. Ces façons de se saluer semblent comporter une mise en cause de la plainte et de son auteur. Dans ce « il faut faire aller » on peut entendre une volonté de ne pas être celui qui se plaint. Cette façon de parler est peut-être attachée à des parler locaux, comme elle peut-être attachée aux professions agricoles et à leur conception de la plainte liée au travail. De notre point de vue, cette façon de se situer par rapport à la plainte questionne les besoins exprimés (ou non) par les résidents de l’hôpital local de Laprade. La réponse de Mme Louisette à mes questions sur la qualité de son séjour me semble à ce titre caractéristique :

[…]
Mme Louisette : Je ne m’ennuie pas trop, et je peux pas dire que…bon il me manque la famille mais je suis bien, je suis bien, voilà tout ce que je veux dire, qu’on est bien nourri, qu’on est bien chauffé, qu’on est bien, voilà tout ce que j’ai à dire…
[…]

La présence de l’enregistreur et ma proximité avec le personnel déterminent quelque peu la forme de cette réponse, notamment la répétition du segment « voilà tout ce que j’ai à dire ». Mme Louisette tient à témoigner de son contentement. Nous av
ons déjà eu le même échange mais sans enregistreur. Ses propos présentaient une forme similaire. Les avis donnés (« qu’on est bien nourri, qu’on est bien chauffé ») étaient complétés par d’autres remarques : notamment sur la gentillesse du personnel et la propreté des lieux. Lors de mes discussions avec les résidents de Laprade, j’ai relevé d’autres critères d’évaluation des services proposés par l’hôpital local, chaque motif de satisfaction se révélant être un possible objet de plainte. Mme Françoise, nouvellement arrivée dans l’institution, insista par exemple sur le fait que les chambres étaient insonorisées et qu’elle n’entendait pas la télévision du voisin lorsqu’elle ferme sa porte : une façon indirecte de noter la proximité des autres résidents et la nécessité de s’isoler. De ce point de vue, le début de la réponse de Mme Louisette met également au jour deux sujets dont la formulation en tant que plainte est problématique : « Je ne m’ennuie pas trop, et je peux pas dire que…bon il me manque la famille mais je suis bien ». Ces deux thèmes, l’ennui et l’absence des familles, conduit à s’interroger sur le rapport entre la situation des résidents et l’énonciation de leurs requêtes : de quoi peut-on se plaindre légitimement quand on est dans une maison de retraite ? Une plainte peut évidemment se retourner contre son énonciateur : l’ennui met en cause l’aptitude de la personne âgée à s’animer, la fréquence des visites de sa famille traduit la force des liens familiaux et sociaux qu’elle a tissés. Ces sujets de plaintes que l’on n’entend pas ou très peu à Laprade témoignent par leur absence de la part de responsabilité et/ou de culpabilité que s’attribuent les résidents quant à leur situation. Il est nécessaire de leur donner voix pour agir sur la vie quotidienne de ces institutions gériatriques.

A Laprade, les plaintes les plus fréquentes concernent le linge, la nourriture et l’état de santé. Le linge est sous-traité depuis quelques années par une blanchisserie inter-hospitalière et les problèmes sont fréquents (perte de linge ou délais de retour trop long). Les plaintes concernant le linge sont considérées comme légitimes bien que les personnels et la « référente linge » soient également victimes de ce service encore perfectible. Les plaintes concernant les repas sont une expression du fonctionnement normal de la communication d’une collectivité. La cuisine est un service pouvant se discuter, se commenter, s’évaluer, se comparer et, à ce titre, est un sujet de plainte tout à fait approprié. Critiquer la cuisine est également une façon de valoriser ses propres compétences : son goût et ses connaissances culinaires (sur le mode « moi j’aurais préparé ça comme ça »). Singulièrement, j’ai noté et enregistré lors de mes entretiens avec les résidents de Laprade plus de mises en cause de « ces gens qui se plaignent de la nourriture » que de mises en cause des repas proposés. Nous l’avons évoqué, la plainte peut se retourner contre le plaignant : certaines plaintes contre la cuisine sont ainsi comprises comme l’expression d’une inaptitude à accepter sa situation, en l’occurrence une incapacité à vivre en collectivité. La présence de la diététicienne dans les services et l’organisation régulière de consultations entre les résidents et le chef cuisinier permettent de conférer aux remarques relatives à la nourriture une légitimité certaine. Ce dispositif de réception et de réponse de la plainte donne corps à une relation de service. Ces plaintes sur le linge et sur la cuisine peuvent obtenir une réponse, mais qu’en est-il des plaintes des résidents concernant leur état de santé ? Une partie de celles formulées par les résidents peuvent être traitées avec des médicaments. Ainsi, les plaintes concernant la constipation, les maux de têtes ou la douleur peuvent obtenir une réponse, du moins quand les médecins sont présents. La plupart des plaintes relatives aux corps ne peuvent toutefois être résolues aussi simplement et elles occupent alors les conversations faute de pouvoir être soulagées. Si la légitimité de ces plaintes et le statut de leur auteur sont régulièrement mis en cause (« Il faut faire aller »), leur aspect relatif (d’autres vont plus mal) est constamment mis en avant.

Au regard de ces considérations sur la plainte, le début de mon entretien avec M. Raymond apparaîtra quelque peu surprenant :

[…]

Moi : Vous vous plaisez ici ? (plus fort) Vous vous plaisez ici ?
M. Raymond : Non, y a que des morts à table. Y’a personne qui parle, pas une blague, pas un sourire, rien (il fait mine de serrer les dents en grognant) Grrrr. Y’a même des filles quand elles viennent dans la chambr à peine elles disent bonjour (même mimique) Grrrr alors vous voyez un peu l’ambiance qu’y a !! Vous avez pas fini de manger que « Ben déshabillez-vous on vous met au lit ». Ben ici on est pas bien, non ! Ah ça je suis pas content !

Moi : Ah oui ?
M. Raymond : Mme Odette qui est contre la fenêtre là-bas / (devant mon absence de réaction) elle s’appelle Odette ? Mme Odette. Eh ben elle dit pareil, qu’elle est pas contente !
Moi : Pourquoi ?
M. Raymond : parce qu’il y a pas d’animation, il y a pas d’ambiance : aller à la salle ? (à l’animation) non c’est pas pareil. On est cinq malheureux hommes et il y a vingt pucelles. Alors vous voyez un peu l’ambiance ! Tout le monde est là (il bouge les yeux) à se regarder. Les gens comme Dominique, Marielle (des agents de service d’expérience), elles, elles blaguent ! Elles racontent une blague quoi ! Un sourire, mais les autres ils veulent partir Grrr, les jeunes là….
Moi : Ah ouais elles sont pas gentilles ?
M. Raymond : Ah elles sont pas gentilles, non ! Et si on leur fait une remontrance elles vous disent « Je suis pas votre bonne ! ». Elles sont là pour travailler non ? Alors nous qu’on est handicapé, on a besoin de quelque chose Grrr « On est pas votre bonne », voilà c’qu’elles nous répondent, […]

 La plainte de M. Raymond met en cause la substance même de la vie quotidienne en maison de retraite et non des détails des services proposés. Il relève l’absence d’ambiance à table, l’importance de la population féminine, l’humeur versatile du personnel, son manque de serviabilité et l’organisation du travail qui l’oblige lui, à se coucher après le repas. Nous noterons combien il apparaît difficile de répondre aux plaintes de M. Raymond sans remettre en cause de façon fondamentale la raison d’être de ces institutions pour personnes âgées. Ainsi, il est tout aussi difficile d’agir sur le moral et l’humeur des résidents pendant les repas que de rendre les personnels cordiaux quand ils se font critiquer, tout comme il semble problématique de renverser le rapport entre la population masculine et la population féminine . Cette plainte donne à entendre ce sur quoi les résidents semblent ne pouvoir agir : l’« ambiance » pour reprendre le terme employé par M. Raymond. En distinguant l’effet salvateur de certains agents, (« Les gens comme Dominique et Marielle, elles, elles blaguent ! Elles racontent une blague quoi ! un sourire »), il témoigne d’un fait notable dont on ne peut se plaindre : la vie quotidienne en maison de retraite est tributaire de l’engagement et de la personnalité de ses personnels.

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En attendant...

tente_petite___Lucy_OrtaJe ne vous parle pas souvent de mon travail. Pourtant mon premier cahier des charges se termine bientôt et je ne sais toujours pas si le prochain va partir...je pense pouvoir vous en parler plus en détail...quand j'aurais plus de temps. Mais pour qui travaille-t-il donc ? Du suspens toujours du suspens...
En attendant, une petite réminiscence de mon terrain en maison de retraite....pof !

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samedi 4 novembre 2006

Ethnographiques.org

logohomeLe numéro 11 d'ethnographiques.org est sorti. Depuis son premier numéro en 2002, je suis de plus ou moins loin l'activité éditoriale de cette revue.

Ethnorg (pour les intimes) est une des premières revues francophones d'anthropologie paraissant exclusivement en ligne, si ce n'est la première.

Ca fait déjà quelque temps que je veux publier quelque chose sur ethnographiques.org. L'occasion m'en a été donnée avec "Un doctorant en déroute", un article au format et au propos assez peu conventionnel, ou du moins, plus difficile à faire passer dans les revues anthropologiques papiers : Ethnologie française, Terrain, Journal des anthropologues, etc. Cette publication était également l'occasion de reprendre contact avec une vieille connaissance, rencontrée et fréquentée pendant plusieurs années à l'occasion d'un séminaire parisien suivi assiduement.

Mon interlocuteur (je lui laisse le soin de se nommer) n'a pas été surpris par l'article proposé, comme il me l'a dit (je ne sais plus s'il a utilisé ce terme) c'est "jaujouesque". A cette occasion, mon interlocuteur m'a proposé de lui composer une dimension multimédia, ou en d'autres mots, de profiter du format pour lui adjoindre du matériel sonore, photographique, ou video, et  de faire le lien avec ce blog.  Cette proposition m'a conduit à photographier des rayons de livres de la bibliothèque de Toulouse pour expliciter la raison propre à l'organisation d'une "bibliographie" et à travailler sur la citation sonore, ces thèmes redoublant le texte sans pour autant l'illustrer. Cette possibilité d'expérimenter, d'essayer, et évidemment de se tromper est complètement inédite (merci encore), et ouvre des possibilités multiples. Mon expérimentation n'est pas très mature, mais je vous invite à concevoir un article pour le format d'Ethnorg, c'est à dire de concevoir une interaction multimédia qui n'écrase pas le son, la video, ou l'image sous le texte, je vous assure que cela va vous "enchanter".

Mon article sera peut-être publié en janvier chez Ethnorg... si le relecteur extérieur à la revue n'a rien à y redire. (Je n'apparais pas dans le futur sommaire du numéro 12...) Ethnorg fonctionne par numéro, avec des coordinateurs et des thématiques. Si le rythme de parution est soutenu, il n'en demeure pas moins que son format d'édition et de conception reprend celui d'une revue papier.

Ce qui est relativement dommage (mon article en s'en fout un peu) c'est qu'Ethnorg ne joue pas la carte de l'ingénierie académique... Je veux dire par là que son comité éditorial ne cherche pas à animer une discussion autour des articles édités, discussion sous forme de commentaires type blog, ou sur une sortie Forum. Je pense qu'ils ont discuté la question (évidemment) et ont décidé de ne pas suivre cette voie (note: il n'y a que très peu de limitation technique...n'importe quel site amateur de jeux video à son forum ou ses news à commenter). S'il est difficile avec une équipe restreinte d'animer un site, on peut imaginer qu'il n'est pas particulièrement difficile de trouver un doctorant et/ou un professeur assez dégourdi pour faire de la modération... Il s'agit donc d'un choix assumé de ne pas faire d'Ethnorg un espace de communication académique mais avant tout un espace de publication. Sur le même modèle qu'une revue papier donc, le lecteur ne peut pas signer sa lecture, il reste sans voix.

Autre enjeu majeur de cette numérisation d'une revue, c'est le fonctionnement en termes de "numéro". Si ce format permet de concentrer les efforts et la mobilisation des différents acteurs d'ethnorg, on peut regretter que le comité éditorial ne cherche pas à casser cet ordre relativement contraignant (pour mon petit article par exemple) au profit d'expérimentation sur l'accès à un fond de textes (articles) régulièrement mis à jour. Pourquoi un numéro devrait faire 10-12 articles? Pourquoi ne pas imaginer un site avec ces différentes pistes à suivre, ses différentes racines... La mise en page d'Ethnorg est d'une très grande qualité et le design général est sobre et classe, il est sûrement possible d'imaginer un mode de visualisation des articles et de navigation qui permettent de voir les dernières mises à jour et articles publiés, mais également d'organiser les articles selon différentes catégories (une façon de réfléchir également sur les mots-clés à l'heure d'internet).

Ethnorg, à mon sens, devrait profiter de sa récente maturité pour assumer son format et tenter de mettre en place une nouvelle organisation éditoriale. A moins que sa seule ambition, soit d'être une revue comme les autres, avec son petit réseau qui se publie en rond (ça c'est méchant...).

A noter que l'ANR place encore la conception d'outil de recherche (moteur de recherche, index, classification, automatisation de l'indexation, etc.) pour les SHS comme une de ses priorités !

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mardi 24 octobre 2006

Décrire une proposition

andisheh_avini_untitledL’échange commence alors que notre étudiant quitte le bureau de son directeur de DEA. Il est sur le point de fermer la porte quand son professeur rouvre brusquement la conversation.
- "Mais… si vous avez été au Brésil, vous parlez portugais… et vous savez enquêter ?"
Ce bilan de compétences quelque peu sommaire, est introduit sans préambule ni raisons manifestes. Il prend la forme de ce que Harvey Sachs appelle une invitation à la correction (1995 : 22). L’accord recherché par notre professeur implique la reconnaissance d’une évidence partagée. L’étudiant a travaillé durant sa maîtrise sur le folklorisme au Brésil et a enquêté en portugais. Il ne conteste donc pas ce curriculum vitae dressé sur un pas de porte. Prudemment, il collabore même à cette réouverture de la conversation.
- "Ben… oui…"
Sans autres manoeuvres introductives, le professeur dévoile ce qu’engage la ratification de cet accord.
- "Et beh alors vous pourriez nous faire une anthropologie de l’anthropologie portugaise pour votre thèse, comme ce qu’a fait Joachim, mais au Portugal… "
Ce raisonnement révèle les critères que le professeur estime nécessaires au recrutement d’un jeune chercheur : une compétence linguistique (connaître la langue des autochtones) et une compétence méthodologique et logistique (savoir enquêter). De son point de vue, ces critères semblent suffire à l’acceptation de sa proposition. Puisque notre étudiant sait enquêter et qu’il parle portugais, il peut mener une thèse sur « l’anthropologie portugaise ».
- "Je sais pas…faut voir"
Notre étudiant participe à cette reprise de la conversation, sans répondre à la question directe et fermée de son professeur. Il hésite. Nous sommes au printemps. Son mémoire de DEA est encore en cours d’écriture. Il traite des rapports entretenus par la presse française avec l’exotisme et, par extension, avec l’anthropologie. Sa soutenance est prévue pour le mois de septembre. La possibilité d’une thèse n’a pas encore été sérieusement discutée, que ce soit avec sa compagne, sa famille, ses amis, ses collègues ou ses professeurs. Cette proposition prend notre étudiant de cours. Elle bouleverse l’ensemble de possibles alors à sa disposition. Du « Est-ce que je vais faire une thèse en anthropologie ? » notre étudiant passe brusquement à un « Est-ce que je vais faire une thèse sur l’anthropologie portugaise ? ». 
Si la proposition du professeur prend de cours notre étudiant, le projet de thèse présenté ne le surprend pas. Par exemple, l’expression « anthropologie de l’anthropologie » lui est familière. Elle est utilisée en séminaire et fait l’objet de discussions animées. Le sujet proposé par le professeur d’anthropologie est construit sur un modèle local préexistant : la thèse de Joachim sur l’anthropologie roumaine. Une thèse au destin heureux, puisqu’elle a été soutenue et publiée. En plus de ce précédent, notre étudiant connaît succinctement les relations de son directeur avec les anthropologues portugais. De même, il est au fait de son intérêt pour l’histoire de l’anthropologie. Ces connaissances d’arrière-plan lui permettent d’expliciter les motivations de son professeur. L’envoi d’un étudiant discipliné et la soutenance d’une thèse d’anthropologie française sur l’anthropologie portugaise lui offrirait l’occasion de consolider durablement son réseau en le consacrant académiquement. De même, la réalisation d’un travail sur l’anthropologie portugaise pendant et après le salazarisme, lui permettrait de donner corps à son projet d’études des anthropologies nationales dans des contextes historiques de transition, projet inauguré avec Joachim, et qui se verra bientôt pérennisé par une thèse sur l’anthropologie portugaise. Accepter cette offre, pour notre étudiant informé, c’est accepter d’occuper une position stratégique dans un dispositif en chantier, et donc encore vulnérable. Les inconvénients de ce positionnement sont par trop évidents pour assurer pleinement la promotion de ce sujet. Aussi, sans même s’attaquer à l’hésitation de son étudiant, le professeur poursuit :
- "Ben oui… Il faudrait étudier les modalités de la mise en place de la discipline, dans les années 70, quand Fernando a créé le département à Lisbonne, tout ça… En plus moi et Joseph on peut vous introduire, ce sera plus facile… Et il y a la Villa Pessoa ! Ce serait un bon coup à jouer… On va essayer de vous faire entrer à la Villa … Bon, c’est pas immédiat, c’est réservé aux fils d’ambassadeurs ces trucs là, mais… on vous fait une lettre de soutien pour la Villa, Joseph est un ancien membre, moi j’ai eu des bourses pour y faire des recherches, vous vous présentez, et vous passez deux ans dans un palais, grassement payé… Et il y a une bonne bibliothèque à la Villa ! Et en plus tous ceux qui ont fait l’anthropologie au Portugal sont vivants, ils vont pouvoir témoigner."
La ligne argumentaire de notre professeur met au jour ses critères d’évaluation d’un projet de recherche en anthropologie. Le professeur souligne tout d’abord l’intérêt de la période historique concernée, qu’il constitue aussitôt en objet de recherche anthropologique : « les modalités de la mise en place de la discipline » au Portugal. Cet objet de recherche est inédit en France, mais il profite de sa formulation empruntée à l’histoire et à l’anthropologie des sciences pour être identifiable et susciter des attentes. Le professeur s’applique ensuite à démontrer la faisabilité même du projet. Selon lui, et sans fausse naïveté, les contacts pré existants ainsi que la disponibilité des protagonistes de cette histoire devraient faciliter la réalisation de l’enquête et assurer une plus grande visibilité à son caractère ethnographique. Le professeur évalue également la viabilité de cette enquête en termes financiers. L’attrait d’un financement est multiple, il s’agit tout autant de répondre aux problèmes logistiques soulevés par la précarité financière de l’étudiant que de renforcer la légitimité de ce projet de thèse en le liant institutionnellement. La preuve de la pertinence, de la faisabilité et de la viabilité de ce projet de thèse étant faite, l’hésitation de notre étudiant ne peut être que plus hésitante.
- "Ben oui, pourquoi pas… faut…"
Conscient de son embarras, le professeur choisit de mettre un terme à la conversation, et ce de façon aussi abrupte qu’il l’a engagé. Une semaine plus tard, sa décision prise, l’étudiant retournait voir son futur directeur et signifiait clairement son désir : il veut faire une thèse sur l’anthropologie portugaise.

Posté par Jaujou à 19:10 - Un doctorant en déroute - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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